(Se) perdre

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On le scrute, le soupèse et le soigne. Car il nous préoccupe, ce corps qui prend de l’âge, et nous nous en occupons. Toujours en forme et avec les formes d’usage, Isabelle Guisan s’en inquiète et s’en amuse.

J’hésite dans le brouillard automnal : que vais-je chroniquer… mon égarement désormais ordinaire, perdre un smartphone tout neuf, ce rendez-vous mal noté, mes lunettes introuvables ? J’ai même réussi à perdre un slip sur une plage, ventée à vrai dire.

J’opte pour « du positif », le récit d’une miniaventure, ravie que mon goût pour de tels moments me colle encore à la peau. Ce jour-là, repérage d’un sentier entre des murets de pierres sèches branlantes. Nous tentons la descente à pied vers une plage difficilement atteignable en voiture et cette sente autrefois dallée a disparu dans une masse continue d’épineux. Des épineux redoutables, les marcheurs en Grèce le savent. Nous avançons le regard rivé sur les rares espaces où poser le pied entre les buissons qui lacèrent nos jambes. L’espoir nous porte, on devine la mer au loin.

Des chevaux en liberté me font sursauter, puis s’éloignent. Un âne braie sous une chapelle où j’allume deux cierges trop fragiles pour se tenir droits. A chaque pas, la question, le sentier continue-t-il ? A gauche ou à droite du muret ? Se hisser et retomber de l’autre côté en tenant les pierres pour qu’elles ne s’écroulent pas sur nos pieds. Parfois, un pas hésitant sur les rares pierres plates du mur avant d’atterrir de nouveau dans les épines.

Deux heures s’écoulent, le vent du sud brûle, la mer reste lointaine. Remonter jusqu’à la voiture ou s’obstiner, même si c’est déjà le milieu de l’après-midi à la fin de septembre ? Et c’est là qu’émerge la certitude, jubilatoire : bien sûr qu’on va descendre jusqu’à la mer ! Nous trouverons le moyen de remonter, on aperçoit sur une colline les lacets déserts d’une route de terre. 

Et ça y est ! « Thalassa, thalassa ! », au bout de trois heures et demie d’effort, la mer, chaude et quelques figues qui sèchent sur l’arbre. Puis une ferme atteinte en vingt minutes de marche sur la sente caillouteuse qui borde le littoral. Le paysan qui sortait de sa voiture nous offre un verre d’eau avant de nous ramener à notre point de départ. Quel bonheur de s’être aventuré hors circuit, d’y avoir rencontré un fromager qui semble intemporel entre sa robuste épouse et sa vieille mère et se retrouver une heure plus tard sous la douche en 2020. 

 

Isabelle Guisan

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