Martina Chyba: "J’ai testé pour vous… le cannabis thérapeutique"

©Martina Chyba/DR

LA CHRONIQUE "Tant pis, cette fois, je fonce. Oui, du CBD, pour retrouver les bras de Morphée et, peut-être rêver du bel Aragorn. Bref, je vais enfin me droguer". 

Je n’ai jamais fumé. Enfin si, une Parisienne piquée dans le paquet de mon père à 14 ans, que j’ai trouvée infecte. Je n’ai jamais bu d’alcool non plus, à part un cocktail sucré de temps en temps, qui remonte le taux d’insuline, et surtout le moral. Je n’ai jamais pris de drogues à part le chocolat noir à 90. En fait j’ai peur de perdre le contrôle de moi-même. C’est peut-être pour ça que je dors mal. Très mal. Quand on vieillit, on redevient comme un bébé, on ne fait plus ses nuits. 

J’ai à peu près tout essayé, j’ai changé d’alimentation, de literie, de boulot, de maison, j’ai même changé de mec. Et mes nuits sont toujours aussi blanches que mon visage le matin dans le miroir. J’ai tenté les somnifères une ou deux fois, mais je suis dans le potage pendant des jours. Bref, c’est la cata. Mais, depuis quelque temps, je vois, j’entends et je lis que le CBD, ça aide. Le CBD, c’est le cannabidiol, l’un des principes actifs du cannabis. A ne pas confondre avec le THC qui, lui, provoque l’effet psychotrope. Depuis 2016, on peut acheter des produits contenant du CBD légalement en Suisse, et il y a de tout, fleurs, huile, crèmes.

Alors, c’est décidé, à 56 ans, je vais enfin me droguer, héhé. J’ai commencé par la plante séchée, car j’aime les tisanes, les « pisse-mémères », comme on dit élégamment. J’en ai mis dans de l’eau chaude, j’ai bu, et hop au lit. Alors, le goût n’est pas top, je préfère orange cannelle gingembre, tant qu’à faire. Et pour l’effet… bof bof et rebof. Couchée à 23 heures, à 2 heures, j’étais debout, et aussi à 4 heures, à 5 heures avec, en plus, besoin d’aller aux toilettes. J’ai regardé sur internet, voir si j’avais fait un truc faux. Oui, j’avais fait un truc faux, il faut ajouter du gras, ça « permet au principe actif de mieux se développer ». Alors, j’ai mis la fleur + du beurre + du cacao pour masquer le goût. La mixture m’a rappelé un thé au beurre de yak au Tibet. Atroce. Et, pour ce qui est de la nuit, rien, j’ai fini par prendre une aspirine. 

 

A lire aussi"J’ai testé pour vous… la coloscopie"

 

Après ces échecs, j’ai décidé de monter en puissance. Direction un magasin spécialisé CBD, avec des fioles partout. Je demande à la vendeuse ce que je dois prendre pour dormir. Des gouttes. Va pour les gouttes, mais à quelle concentration et combien ? « Ah ça, je ne peux pas vous dire, je ne suis pas habilitée à donner des conseils médicaux. » « D’accord, et donc je fais comment ? Au pif ? » « Vous pouvez commencer tout en bas et augmenter les doses et regarder les conseils sur internet. » Je me retrouve avec des gouttes à 5 de concentration, et je vais en prendre euh… 3, pour commencer. Il y a un mode d’emploi, il faut aller devant son miroir, lever la langue et poser les gouttes dessous, les laisser reposer là un moment, sans boire et sans manger. Non seulement ce n’est pas très glamour, mais ce n’est pas très bon. Je vais vous dire, j’ai fait successivement 3, 5, 7, 10, 12 gouttes, et le dernier soir, j’ai fini tranquillement la bouteille. Résultat : en gros, pas grand-chose. Ni relaxation, ni sommeil, ni le moindre rêve érotique avec Viggo Mortensen (Aragorn dans Le Seigneur des anneaux si jamais). Pfff. 

Alors voilà, sur certaines personnes ça marche, sur moi pas. J’ai encore trouvé des chewing-gums au cannabis, une boisson et une sucette. Je vais prendre ça, et regarder une énième fois Le Seigneur des anneaux. A mon avis, je vais passer une bonne soirée, et une très bonne nuit.

 

 

... POUR EN SAVOIR PLUS ...

Un apaisement, pas d'addiction  

Il existe peu de vraies recherches scientifiques sur le sujet. En 2018, la Fondation Addiction Suisse a réalisé une étude sur plus de 1000 personnes consommant du CDB. « Il y a deux groupes principaux de clients, relève Frank Zobel, directeur adjoint, ceux qui consommaient déjà du cannabis avec THC, dont beaucoup de fumeurs, et des personnes d’âge mûr, essentiellement des femmes, qui n’ont jamais pris de cannabis illégal et qui se tournent vers des produits au CDB pour lutter notamment contre les douleurs ou les insomnies. » Dans l’étude, les gens relèvent des effets positifs sur la relaxation, les douleurs ou les inflammations, mais pas sur la concentration. « C’est un usage qui est à la frontière entre le récréatif, le bien-être et le médical. Nous ne donnons aucune recommandation, car il ne s’agit pas d’un produit qui provoque de l’addiction. Il peut éventuellement y avoir une dépendance psychologique. »

La vente de CDB se situe dans une zone grise au niveau de la loi sur les stupéfiants. C’est de l’automédication, mais avec un produit qui n’est pas considéré comme un médicament. Les pharmaciens peuvent vendre des médicaments au CDB prescrits par un médecin, mais pas les autres produits que l’on trouve dans les épiceries ou magasins spécialisés qui, eux, ne peuvent donner aucun conseil médical.

Le corps n'est pas une machine 

« Si vous voulez mieux dormir, essayez d’abord tout ce qui est non médicamenteux, suggère la professeure Barbara Broers, médecin spécialiste aux addictions à l’Hôpital Cantonal Universitaire de Genève. Il ne faut pas penser que le corps est une machine qu’on peut juste régler avec des stimulants ou des calmants. » Hygiène de vie donc, en priorité, physique régulière, nutrition équilibrée, café et alcool avec modération. Et, avant de commencer un traitement d’essai avec le CDB, la professeure recommande de voir son médecin, pour discuter des interactions éventuelles avec d’autres médicaments, notamment. Et en cas de maladie avérée pour une prescription sur ordonnance.

Mais ce fameux CDB possède-t-il une efficacité médicale démontrée ? « La seule donnée scientifique solide que nous avons est qu’il est efficace contre des crises en cas d’épilepsie grave. C’est une substance qui est clairement pharmacologiquement active, il y a très probablement un effet relaxant sur le cerveau. Mais je crains que la tisane ne fasse rien, à part un possible effet placebo, car il y a très peu de principe actif. Pour les gouttes d’huile, il est recommandé de commencer avec une petite quantité et arrêter d’augmenter dès que vous sentez un effet. Et si vous prenez de hautes doses sans bénéfices, cessez le traitement. » Comme, en général en phytothérapie, il est donc raisonnable d’espérer un apaisement, un mieux, mais pas un miracle.

 

Martina Chyba

 

 

 

 

0 Commentaire

Pour commenter