L'art de disparaître

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Vous avez remarqué ? On ne les entend plus. A la radio, veux-je dire. Même plus Johnny. Sur les ondes passent désormais quantité de chanteurs et de chanteuses dont j’ignore les noms, mais dont les jeunes générations savent probablement tout. Brassens, Piaf ? Ils sont aux abonnés absents. Parfois un Brel, un Barbara. Disparus tout aussi bien les Beatles, Elvis et des centaines, des milliers d’autres. France Gall tient assez bien le coup, Aretha Franklin aussi — mais Françoise Hardy, voire Céline Dion ? Engloutis par le temps ou en passe de l’être. Sauf à se la jouer nostalgique, tous ces noms-là, s’ils restent dans nos mémoires, ne reflètent plus rien de l’air du temps, de la société d’aujourd’hui.
Tout le monde se souvient — je parle des gens de notre génération — du fameux Apostrophes qui, en 1986, avait vu s’affronter Serge Gainsbourg et Guy Béart. Béart était convaincu que la chanson était un art, au même titre que la peinture, la littérature, la sculpture, etc. Gainsbourg, si bon compositeur qu’il fut, ne trouvait même pas que ce soit un « art mineur ». Nous voyons bien que, si le temps est le meilleur juge pour décider ce qui relève de l’art ou pas, c’est à Gainsbourg qu’il faut donner raison. Les grandes œuvres, de la Vénus de Milo à Guernica de Picasso, en passant par Les Misérables de Hugo et la 5e Symphonie de Beethoven, ont toutes un aspect intemporel. Ancrées dans leur époque, elles la dépassent infiniment.
Pourtant, nous avons connu de grands bonheurs à entendre certaines chansons — à l’occasion, nous les réécoutons même. Comment l’expliquer ? C’est que les chansons ne sont pas là pour transcender le temps. Au contraire ! Elles sont là pour le fixer, pour nous le rappeler. Les chansons sont des fabriques à souvenirs. Leur principale fonction, c’est de n’appartenir qu’à l’histoire. Et le propre de tout fait historique est d’être daté. Youp la boum de Trenet, Satisfaction des Stones, Can’t Buy Me Love des Beatles ? Le temps de ces chansons est compté.
Comme la rose de Ronsard, ou les amours de jeunesse, leur destin n’est que d’éclore, puis de mourir. D’être comme nous très périssables. S’il y a une grandeur de la chanson, ne serait-ce pas justement cette incroyable faculté, non pas d’être œuvre d’art, mais de savoir si magnifiquement se dissoudre, sans aucune prétention, dans l’instant donné ?

 

Jean-François Duval

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