La mort et moi Isabelle Chassot

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Après une fulgurante trajectoire cantonale, elle avait quitté la politique active en 2013 pour diriger l’Office fédéral de la culture. A 56 ans, la centriste fribourgeoise, brillamment élue, succédera, en décembre, à Christian Levrat au Conseil des Etats.   

Vous souvenez-vous du jour où vous avez été confrontée à la mort pour la première fois ?

Assez bien, et je mesure à quel point les choses ont changé. Je pense à la mort de mon grand-père paternel, qui était paysan à Villaraboud, dans la Glâne. J’avais 6 ans. On a veillé le cercueil au salon, on a prié le chapelet, toute la famille était présente pour recevoir les visites. Puis, avant de fermer le cercueil qui partait à l’église, on a pris congé du grand-père. C’est un souvenir fort, un peu ambivalent : j’ai été impressionnée d’avoir à toucher la main d’un mort. Mais, après, j’ai retrouvé tous mes cousins et c’était aussi une journée de jeux et de rires. Je regrette que l’on ait beaucoup perdu de ces rituels, c’était une manière d’inscrire la mort dans la vie, de donner du sens à l’adieu, de le partager. Mon sentiment est que, aujourd’hui, on ne va pas jusqu’au bout de la mort. 

 

Avez-vous vécu des deuils également du côté de votre mère, en Autriche ?

Là-bas aussi, au Tyrol, ma famille est d’origine paysanne. Les rituels liés à la mort sont encore très présents. Je me souviens des funérailles de mon oncle, qui avait repris la ferme familiale; avant de quitter la maison en portant le cercueil, ses fils lui ont fait faire un dernier tour de la ferme, sans oublier l’écurie. Un rituel propre aux familles paysannes de là-bas. C’était il y a une dizaine d’années. En général, la tradition a mieux résisté en Autriche.  

 

Vous préparez-vous, d’une manière ou d’une autre, à votre propre disparition ?

Je n’ai encore rien fait, si ce n’est m’inscrire au registre du don d’organes et faire savoir à mes proches que je ne veux pas d’acharnement thérapeutique. J’ai la chance d’avoir encore mes deux parents et cela me donne l’impression que je n’appartiens pas encore à la génération concernée… Je sais que c’est une perception trompeuse et je ferais peut-être bien de mettre mes affaires en ordre, notamment si je souhaite favoriser une institution sociale ou culturelle… 

 

Vous semblez avoir déjà une petite idée ?

Je n’en dirai pas plus (sourire énigmatique).

 

 

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En assistant aux funérailles des autres, on imagine souvent les siennes…

C’est vrai. Je sais que je voudrais une vraie messe, avec une liturgie chantée. Et aussi la pièce qui me touche le plus : le Nouthra Dona di Maortsè de l’abbé Bovet. En « live », bien sûr, grâce à mes amis chanteurs et musiciens. Et encore, du violoncelle ! Une Suite pour violoncelle de Bach. Je ne veux pas de discours officiel. Quand on enterre quelqu’un, c’est la personne dont il s’agit, pas le personnage public. Il y a d’autres lieux pour les hommages. 

 

Où serez-vous quand vous ne serez plus là ?

Je crois que je serai encore là, quelque part. Saint Augustin dit que les morts ne sont pas des absents mais des invisibles. Je serai là et, en même temps, dans la plénitude. C’est ma foi. 

 

La plénitude, comment la concevez-vous ? 

Absence de contingences humaines, l’âme sans le corps… Ceux que j’ai aimés me redeviendront visibles…

 

Les vivants vous seront visibles aussi ?

Je serai à leurs côtés, une présence invisible… enfin, j’espère ! J’ai aussi des doutes. Disons que, quand je mourrai, je saurai si le pari de Pascal se réalise. On verra…

 

…ou pas !

Oui, s’il ne se réalise pas, on ne verra rien. (Rires.)
 

Quelles traces aimeriez-vous laisser ?

Il y a ce beau texte de l’abbé Pierre, où il dit que dans la vie, on choisit si peu. Que face à un vent qui n’est pas de lui, « la seule liberté de l’homme, c’est de laisser la voile tendue ». J’aimerais qu’on dise de moi que j’ai essayé de laisser la voile tendue. Ce n’est pas à moi de juger du résultat de mon engagement, mais il y a l’énergie de l’engagement : j’aurai essayé. 

 

Propos recueillis par Anna Lietti

 

 

 

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