La mort et moi. Frédéric Pajak

Dessin ©Nicolas Zentner/DR

Peintre, écrivain, éditeur, auteur d’une œuvre singulière à la fois écrite et dessinée (Manifeste incertain), Frédérik Pajak, 66 ans, Grand Prix suisse de la littérature 2021, est aussi le réalisateur d’un film sur Mix et Remix qui sort en décembre. 

A quel moment la mort est-elle entrée dans votre vie ?

A la mort de mon père. J’avais 9 ans et demi et j’ai pris un coup de poing dans la gueule. C’était d’une brutalité inouïe... Mon père est mort dans un accident de voiture et il n’était pas fautif : c’est la fatalité. 

 

L’injustice aussi ?

… et la révolte. J’ai grandi dans une famille d’origine catholique. Quand mon père est mort, je me suis dit que Dieu ne pouvait pas exister. Je n’ai plus jamais cru en lui. A l’école, je suis passé de bon élève à dernier de la classe. Nous venions de nous installer en Suisse, à Nyon. Je provoquais la maîtresse par des raisonnements du genre : « Si les hommes des cavernes ne s’exprimaient que par des grognements, comment Adam et Eve ont-ils pu s’adresser à Dieu avec des mots ? » Elle m’a exclu du cours d’histoire biblique et m’a prédit que je brûlerais en enfer. Commentaire de ma mère : « En enfer, tu rejoindras ton père ! » Je suis devenu un écolier marginal. De toutes façons, quand on est orphelin, on n’est pas tout à fait comme les autres. 

 

Et à votre mort, vous y pensez ?

Non. Je n’arrive pas à penser concrètement à ma propre disparition. 

 

Vous n’imaginez pas vos obsèques, peut-être à l’occasion de celles des autres ? 

Celles de Jean-Pascal Imsand, qui s’est suicidé à trente-trois ans et qui fut un ami proche et un grand photographe, m’ont particulièrement bouleversé. Je me souviens des veillées funèbres durant plusieurs jours, c’était ce qu’on appelle un « bel enterrement », plein d’amitié, d’amour, de chagrin. Le rituel, c’est indispensable pour « faire son deuil ». Ma sœur, mon frère et moi n’avons pas assisté à l’enterrement de notre père à Strasbourg, nous ne nous sommes pas recueillis sur sa tombe. C’était le choix de ma mère, un choix obscur. Une grave erreur, aux conséquences dramatiques. Il y a trois ans, je suis allé pour la première fois sur la tombe de mon père. Maintenant, il y a, à Strasbourg, un véritable caveau familial, avec mes grands-parents, mes oncle et tante, ma mère et mon frère. Il y a aussi une petite plante méditerranéenne en souvenir de l’Italie de mon oncle. J’en suis très heureux. Pour moi c’est évident : c’est là que je serai enterré.

 

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Avez-vous laissé des directives en ce sens à vos proches ?

Je vais le faire. On ne peut pas laisser les survivants dans le désarroi. 
Ils se demandent comment faire et ils ne peuvent que faire faux. Je vais donc rédiger mon testament. Incessamment.

 

Comment aimeriez-vous vivre le dernier jour de votre vie ?

En Italie, au bord de la mer, devant une friture de poisson et un verre de vin. Mais j’ai encore, d’ici là, des tas de choses à faire et, notamment, quelques livres. Si ceux-ci peuvent paraître sombres ou mélancoliques, je reste fondamentalement un optimiste. Adolescent, j’ai fait une tentative de suicide, puis je suis parti dans le Sahara, pour y mourir. Mais, arrivé au Niger, dans les rues poussiéreuses, j’ai rencontré des enfants pauvres dont la vitalité m’a complètement réconcilié avec ma propre vie. Je me suis alors définitivement tourné vers l’avenir. Il y a quelque chose que j’ai envie de dire, dans des livres ou des films, que je n’ai pas encore réussi à dire. Je tourne autour. Je n’en suis qu’aux « préliminaires ».

 

Où serez-vous quand vous ne serez plus là ?

Il y a sans doute une certaine prétention à se vouloir absolument athée. Après tout, il n’y a pas de civilisation sans Dieu. J’aime assez l’idée d’un jugement dernier. Je le vois comme la rencontre avec une sorte de psy qui me pousserait à faire mon autocritique, tout en répondant à la seule vraie question : « Qu’as-tu fait de ta vie et de ton talent ? »

 

Une sorte de psy ?

Contrairement aux autres, il connaîtrait la vérité. Je ne pourrais pas 
l’embobiner.

 

Propos recueillis par Anna Lietti

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