Jean Ziegler

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« La manière dont la société marchande d’Occident traite la question de la mort traduit notre soumission au capitalisme »

Pensez-vous au jour où vous ne serez plus là ?

Jean-Paul Sartre dit que « toute mort est un assassinat ». Je partage ce point de vue. Le corps va naturellement vers la mort, pas la conscience qui l’habite. Quand la vie cellulaire s’arrête subitement de fonctionner, la conscience ne peut plus utiliser le corps pour s’exprimer. Il s’agit donc bien d’un assassinat, car la conscience est vouée à l’éternité.

 

Où ira votre conscience lorsque votre corps se sera éteint ?

Je crois à la résurrection. De quelle manière ma conscience parviendra-t-elle à exister ? Je ne le sais pas. Nous n’avons pas les moyens analytiques de percer ce mystère. Mais je suis convaincu de sa permanence éternelle. Car rien dans la conscience n’indique sa finitude, rien. Ma mère est décédée depuis plusieurs années, mais je reste en lien avec elle.

 

Comment êtes-vous arrivé à cette représentation de la mort ?

Je crois en Dieu. Pour moi, la source de toute vie, c’est Dieu et son expression, c’est l’amour. Une part de cet amour est en nous. Quand nous percevons l’autre dans une relation de fraternité, c’est Dieu en nous qui agit. Les autres sentiments, tels que la colère ou la haine, c’est le système nerveux qui les produit.

 

La mortalité physiologique vous angoisse-t-elle ?

Non, car elle apporte du sens à la vie. C’est la certitude de cette finitude qui nous permet de donner de la valeur au temps présent. Aucun moment vécu ne revient jamais. Ce que je ne fais pas maintenant par mes actes et mes pensées, je ne le ferai plus jamais. La mort crée la responsabilité, et donc le sens de notre vie. Je suis persuadé que la vie ne tient pas du hasard. Je suis convaincu que je ne suis pas simplement le produit de la rencontre d’un ovule et d’un spermatozoïde après une nuit de fête dans l’Oberland bernois ! Ma vie a un sens. Et l’histoire a un sens. L’humanisation progressive de l’homme est le sens de l’histoire.

 

Votre premier contact avec la mort, vous en souvenez-vous ?

Bien sûr. Cela m’a marqué à vie. J’avais 15 ans et mon meilleur ami, Hans, un orphelin que ma famille avait recueilli et qui vivait avec nous, s’est noyé dans le lac de Thoune. J’ai vu son cadavre quand on l’a repêché et posé sur la table de l’école. Cette interruption brutale et mystérieuse de sa vie m’a amené à vouloir comprendre la mort. J’ai cherché, mais je n’ai pas trouvé de réponses à mes questions. C’est pourquoi, vingt ans plus tard, j’ai consacré ma thèse de sociologie au traitement de la mort dans le nord-est du Brésil, où vivent beaucoup de descendants d’esclaves de la diaspora africaine. Leur culture pleine de rites funéraires me fascine. J’en ai tiré un livre (Les vivants et les morts, Editions Seuil) que je considère comme le plus utile de ma production.

 

Regrettez-vous que la mort soit évacuée de nos vies en Occident ?

La manière dont la société marchande d’Occident traite la question de la mort traduit notre soumission au capitalisme. Dans nos sociétés, l’homme n’est perçu que par sa fonctionnalité marchande et sa capacité à consommer, et non pour son essence ou sa singularité. Il ne représente plus rien, une fois décédé. Dans la société capitaliste marchande, le mort s’appelle le « défunt », c’est-à-dire celui qui a cessé de fonctionner. On est loin de la vision si riche de ces peuples africains, par exemple, qui envisagent la mort comme un passage d’un monde à un autre, croient au retour des défunts et, de ce fait, maintiennent un lien avec eux. La logique capitaliste nous a peu à peu privés de la compagnie de nos morts. Ce refoulement artificiel de la mort produit d’ailleurs beaucoup d’angoisse dans la société occidentale.

 

Avez-vous pris des dispositions pour votre fin physique ?

Je n’ai pris aucune disposition écrite, je ne ressens pas le besoin de rédiger un testament. J’ai tout dit à ma femme, qui va sûrement me survivre, car je ne peux pas m’imaginer vivre sans elle. J’ai une foi profonde, je crois en Dieu, alors je laisse faire le bon Dieu.

          

Propos recueillis par Véronique Châtel

 

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