Deviendrons-nous des ectoplasmes?

Pas simple d'illustrer un ectoplasme... © iStock

Les fantaisies, la chronique de Jean-François Duval.

Mon ex-collègue et ami Jean-Christophe Aeschlimann vient de publier un petit livre qu’il qualifie de «bombe». Au sens d’avertissement. Car alerte il y a! Montaigne déjà posait la question: VIVRE, est-ce la même chose qu’EXISTER? Où est la nuance? Elle tient tout entière dans la question du présent et de notre façon plus ou moins active de le vivre et de le RESSENTIR.

Proust se pose la question dans son immense roman A la recherche du temps perdu: quels ont été les moments où son narrateur a réellement été présent à lui-même, à sa propre vie, dans sa quintessence? Certains estiment n’avoir pleinement «vécu» que quelques semaines ou quelques mois de toute leur vie… (bon, leur dirai-je, c’est déjà ça!). 

 Aujourd’hui, cent ans après la mort de Proust — qu’on la commémore! — la question se pose peut-être avec encore plus d’acuité: à quoi se résume une conscience d’être qui, loin de l’épaisseur du temps passé (apparemment «perdu»), devenue aussi largement indifférente au surgissement de l’instant «à venir», se dissolve de plus en plus dans nos existences virtuelles et immédiates, «pompées» qu’elles sont par les écrans? Deviendrions-nous, comme dans un film de science-fiction, des créatures du «troisième type» (aussi attirées par l’appel de chimères que les personnages de Spielberg dans Rencontre du 3e type), obéissant à de nouvelles façons «d’être au monde»? Est-ce exagéré de le dire ainsi? Un jeune, me rétorquera-t-il: «Mais non, mec, tu te goures complètement, moi, je vis autant et même avec bien plus d’intensité devant mon écran et mon smartphone que dans la vie réelle!»

La question n’est pas séparable, selon J.-C. Aeschlimann, du rapport à notre propre corps et notamment de l’irréductible différenciation biologique entre le féminin et le masculin que le virtuel tendrait à dématérialiser. Sur ce plan comme sur d’autres, son livre, intitulé Lettre à Yaël et Léah (Ed. Campiche), s’inquiète du sort des générations futures. Allons-nous tous devenir, à la façon prémonitoire des jurons du capitaine Haddock, des ECTOPLASMES, des ANACOLUTHES! Cette question nous concerne-t-elle, nous autres «vieux» lecteurs de générations? Bien sûr, puisqu’elle touche d’inquiétante manière les êtres qui nous sont les plus chers: nos enfants et petits-enfants…

Jean-François Duval

 

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