Coronavirus : les oubliés du Conseil fédéral

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L'éditorial du mois de mai, à lire dans générations

La messe est dite : le déconfinement tant attendu se déroulera donc en trois phases. A chaque phase, son public cible et, à chaque public cible, sa probable reconquête; qui, de sa liberté, qui, de son chiffre d’affaires, qui, de sa vie quotidienne. On le sait, dit ainsi, le programme a l’air simple. Mais le chemin sera long et difficile, ce satané virus laissera de nombreuses et douloureuses cicatrices qui ne sont pas près de se refermer. Les morts, hélas, en témoignent.

 

Mais le Conseil fédéral — dont on ne pourra jamais assez célébrer l’agilité sémantique — n’a-t-il pas oublié quelqu’un ? Oui, ces quelques centaines de milliers de personnes seules, toujours cloîtrées chez elles, qui attendent devant leur télévision un signal, une information qui leur soit destiné ? N’a-t-il pas négligé, dans ses meetings hebdomadaires, de les intégrer, elles aussi, dans sa stratégie globale de déconfinement, aux côtés des commerces, des indépendants et des écoles, soumis, tous en rang, au nécessaire redressement de la nation ? N’a-t-il pas omis, somme toute, de leur glisser un mot réconfortant, à tous ces seniors, un mot qui les aide à imaginer la suite ? Même Ueli Maurer, 69 ans, n’a pas bronché.

« Victimes hier, les vieux seront-ils les damnés de demain ?»

Parce ce groupe à risque les personnes âgées, donc, désignées arbitrairement comme masse homogène à surveiller et à punir — n’a pas démérité. Lui à qui on ne cesse à longueur d’année de répéter qu’il faut bouger, échanger, s’intégrer, pour éviter de disparaître ou de coûter tout simplement, s’est effacé docilement, en silence le plus souvent. Victimes désignées de la pandémie et de ses ennemis jurés, ces citoyens et ces citoyennes ont accepté de ne plus sortir, de ne plus se montrer, de ne plus parler, au risque de passer pour de dangereux criminels. De terribles insultes lancées sur les réseaux sociaux par de plus jeunes ou de moins sages en témoignent cruellement.

 

Les personnes âgées pourront-elles donc sortir, elles aussi, prochainement ? Regagner leur liberté individuelle, bien inaliénable de tous ? Ou alors, horreur, leur âge seul suffira-t-il à les condamner ad aeternam au confinement, à la solitude, et donc à la désocialisation ? Seront-elles même un jour accusées des pertes économiques que la société a dû consentir pour se protéger elle-même et tous les Suisses ? Victimes hier, les vieux seront-ils les damnés de demain ?

 

Les autorités, comme le souligne le Conseil suisse des aînés, jouent un jeu très dangereux. Il est grand temps d’appeler de nouveau à la solidarité intergénérationnelle, au principe suprême d’égalité, pour éviter à tous la méchante envie de discriminer. Qui, loin de soulager la conscience, la salit de manière ignoble et fait des dégâts irréversibles sur toutes les générations.

 

Blaise Willa,
directeur de publication
et rédacteur en chef

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