Seul oui, mais bien accompagné

Le bonheur selon Christiane Bolanz: profiter de la nature, accompagnée de son chien. © Wollodja Jentsch

Dans une société où foisonnent les sites de rencontre pour tous les âges, le célibat est souvent mal vécu, synonyme d’isolement et de tristesse. Certains sont pourtant parfaitement heureux et ne changeraient leur statut pour rien au monde. Leçons de vie à méditer.

Mieux vaut être seul que mal accompagné, l’adage est connu. Mais il s'adresse en particulier aux jeunes. Plus les années passent, plus la solitude fait peur à beaucoup d’entre nous. Mais voilà, on ne le choisit pas toujours: le célibat est parfois imposé par la vie et les circonstances. Chacun le vit du mieux qu’il peut. Quelques-uns semblent même avoir trouvé la recette du bonheur...

A 71 ans, Christiane Bolanz vit seule dans une grande bâtisse, un ancien moulin, au fond d’un petit vallon près de Vers-chez-les Blanc (VD). L’ancienne directrice pendant trente-trois ans de La Pommeraie, foyer éducatif, y a vécu et élevé ses enfants qui sont partis du nid depuis longtemps. Et pour tout dire, elle est parfaitement heureuse, avec pour compagnie son chien et ses chats.

Peur du célibat? Christiane Bolanz ne comprend pas de quoi on parle. «Pour moi, le bonheur n’est pas lié à une autre personne», dit-elle avec assurance. Sa franchise est parfois déconcertante. Quand elle évoque le décès accidentel il y a cinq ans de son mari, père de ses trois enfants, elle confesse: «Même si c’est affreux à dire, quand je me suis retrouvée seule, cette situation ne m’a pas pesé. Au contraire, j’ai eu l’impression qu’on m’enlevait un fil à la patte, que je pouvais enfin jouir de la liberté.»

Choquant? Non, ce petit bout de femme incroyablement dynamique a aimé son mari. «Simplement, affirme-t-elle, j’ai vécu toute ma vie en collectivité.» Dans ses jeunes années, elle a ainsi enseigné et participé à des programmes éducatifs en Afrique, avant de diriger  La Pommeraie, puis l’UTT (Unité de transition au travail), aujourd’hui rentrée dans le giron de l’Etat de Vaud.

«Au contact des gens»

On l’a compris, Christiane Bolanz habite bien sa solitude, un mot qu’il faut d’ailleurs mettre entre guillemets avec elle. Depuis sa retraite, elle a repris la présidence de la Fondation La Solidarité: «Nous venons en aide, grâce à  un important fonds privé, à des familles et des jeunes mères en difficulté.»  Après avoir été députée durant deux législatures, elle s’active aussi à sa manière au Parti socialiste lausannois: «Je suis et veux rester une militante de base, je distribue des tracts dans la rue et participe aux réunions de la section. Je souhaite rester au contact des gens.»

Etre dans la vie, pour elle, c’est impératif. Cette femme de passion partage encore son temps à observer et identifier les oiseaux  dans les arbres  qui l'environnent,  à profiter de  la riche vie culturelle de Lausanne, à rencontrer et accueillir sa famille, enfants, petits enfants et son important cercle d’amis, sans oublier les voyages. «Je préfère me balader seule plutôt qu’en groupe. Je viens de partir pour la première fois en voyage avec des amies au Vietnam, mais c'est différent. J’avais le regard fixé en permanence sur les gens qui étaient avec moi. Quand je suis seule, je rencontre des gens du pays.» 

Et quand elle se retrouve enfin seule à la maison (ça arrive!), elle découvre avec joie des tâches qu’elle n’avait jamais exercées durant sa vie, comme la cuisine ou le ménage. On finit par se demander où Christiane Bolanz puise cette joie de vivre. «Vous savez, en Suisse, il n'y a pas de quoi se plaindre avec une  maison, la retraite, deux chats, un chien, des oiseaux qui chantent au réveil, une nature  qui déborde  de merveilles.»

Plutôt rare

Le parcours de vie de Christiane Bolanz est atypique, elle en convient. Pour Ivana Radonic Turrel, psychologue-psychothérapeute et conseillère conjugale à la Consultation de couple et de sexologie de la Fondation Profa, cet exemple correspond à une petite frange de célibataires. «Le célibat heureux est plutôt rare. En fait, ceux qui le vivent le mieux sont ceux qui sont portés par des projets de vie forts, que ce soient des engagements professionnels, associatifs, artistiques, voire religieux. Des dimensions qui donnent un sens à leur vie.»

Mais est-ce que tout le monde peut suivre cet exemple pour rompre l’isolement social? Ivana Radonic Turrel est plus que prudente. «On vieillit comme on a vécu, dit un dicton. L’âge avançant, un des risques est de se rigidifier dans certains fonctionnements ou façons de vivre. Donc, si on n’était pas engagé avant dans une vie associative, par exemple, il y a peu de chances que cela change une fois arrivé à la retraite.»

Pour la psychologue, il est clair que l’être humain craint généralement la solitude. En Suisse, selon une étude de 2003, 11 % de la population vit sans aucun partenaire. «La façon de voir et de vivre le célibat peut changer selon l’âge que l’on a. Jeune, on peut être satisfait de ce statut, mais on le projette plus ou moins consciemment sur une période définie. A 40, 50 ans et plus, c’est différent. On a souvent déjà vécu une histoire de couple, on est à l’heure du bilan et on a pris conscience de la finitude et du temps qui passe. La perspective de la solitude peut être plus difficile à envisager, quand bien même certains la choisissent parce qu’ils ne veulent pas répéter des expériences qui leur ont été pénibles. Bien sûr, on peut la vivre paisiblement, mais ce n’est pas le plus fréquent. La plupart des gens amalgament solitude et esseulement, tandis que le couple est vu comme un lieu d’échanges privilégié, où on peut partager ce que l’on vit: le quotidien, les vacances, les moments durs, les bonnes nouvelles.

A 50-60 ans et plus, on parle souvent de trouver un compagnon plutôt qu’un mari. On ne se mélange plus forcément, on a des perspectives plus individualistes, on peut à la limite garder des appartements et des activités séparés. Les gens se font moins d’illusions, mais ils veulent quand même être à deux, à la fois pour pouvoir profiter des bons moments et faire des projets plaisants, et à la fois par crainte de l’isolement et d’éventuelles difficultés. Cela rassure. Si on perd son emploi, si on est malade, on ne sera pas tout seul.»

Vivre pour soi-même

Le parcours de Christiane Rieder illustre bien les propos de la spécialiste. A 64 ans, cette ancienne responsable comptable dans l’administration genevoise, à la retraite depuis l’âge de 55 ans, habite au Petit-Lancy avec ses deux chiens, son chat. Elle a été célibataire toute sa vie. Non par choix, ce sont les circonstances de l’existence qui l’ont amenée là. «Je ne suis pas une vieille fille, j’ai connu des hommes jusqu’à l’âge de 50 ans. Plus jeune, un gars m’a même proposé le mariage, il m’a dit: je t’épouse si tu fais endormir tes animaux!»

La Genevoise a évidemment pris ses jambes à son cou et n’a depuis jamais trouvé chaussure à son pied, même si elle ne l’exclut pas forcément. «Mais il faudrait que je sorte beaucoup plus pour rencontrer quelqu’un. Et je n’en ai pas vraiment envie, mon rythme me convient bien. Je n’ai pas de compagnon, mais ça ne me manque pas, je suis heureuse. Je vis parfaitement toute seule. Pourtant, je peux être tendre avec un homme. Mais voilà, dans ma vie, je n’ai pas regretté une seule seconde d’être célibataire: je prône le célibat. Maintenant, je le reconnais. Peut-être que si je vivais sans mes animaux, je serais plus triste et je ne tiendrais pas le même discours. Ils m’apportent une vraie présence. Et plus encore, ajoute-t-elle. J’ai connu des moments de flemme sur le canapé, mais je me suis mise à l’agility avec mes chiens, j’ai même été monitrice un temps. Je suis dehors tous les jours avec les chiens durant deux heures. Et puis je ne suis pas seule, j’ai un gros réseau social et de véritables ami(e)s sur qui je peux compter en cas de coup dur.»

Mais pour l’instant, Christiane Rieder n’a pas rencontré de pépin dans l’existence: «J’ai une voiture et un scooter. Aujourd’hui, je n’ai besoin de personne. Et cet état me semble tout à fait normal. A mon avis, les gens doivent être capables de vivre pour eux-mêmes.»

Jean-Marc Rapaz 

 

«On a souvent reproché au célibataire  son égoïsme»

Membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, Jean-Claude Bologne a écrit en 2004 Histoire du célibat et des célibataires.

 

Comment la vision de la société sur le célibat a-t-elle évolué au fil des siècles?

Dans l'Antiquité, le célibat est une menace pour la cité qui peut manquer de soldats et de prêtres. Un changement survient avec le platonisme, qui considère que l'engendrement des idées (la pédagogie) peut constituer, au même titre que celui des enfants (le mariage), une façon de servir la cité en se consacrant à son rayonnement intellectuel. Cette conception, christianisée, devient une justification du célibat jusqu'au XVIIIe siècle. On reprochera ensuite au célibataire son égoïsme, car il dilapide le bien familial pour son seul plaisir. Petit à petit, cependant, l’égoïsme est devenu l’épanouissement de l’individu au point de déteindre sur le modèle conjugal: le couple, aujourd’hui, entend préserver l’individualité de chacun sans aucun sacrifice mutuel.

 

Au cours de l’Histoire, le célibat d’un homme ou d’une femme était-il considéré de la même manière?

L’homme ayant un rôle actif dans la constitution du couple, son célibat est jugé, ressenti comme coupable, la femme étant plainte ou méprisée parce qu’elle n’a pas été choisie. Dans certains cas où les statistiques sont possibles, on s’aperçoit qu’au Moyen Age, une femme qui n'était pas mariée à 25 ans n'avait plus que 3 % de chances de trouver preneur. La seule alternative était le couvent. Au XIXe siècle, le célibat s’amplifie avec l’urbanisation. L’augmentation des ménages solitaires est le grand phénomène du XXe siècle.

 

Ce qui vous a le plus surpris lorsque vous vous êtes penché sur ce problème?

Les théories médicales, qui se multiplient dans la seconde moitié du XIXe siècle, pour expliquer que le célibat prédispose physiquement à la folie.

 

Et ce qui a le plus surpris les lecteurs?

L’impossibilité de définir et donc de chiffrer le célibat. Lors d’une émission télévisée, l’animateur a proposé aux célibataires du public de se lever. Un jeune homme s’est levé, a regardé sa voisine, qui restait assise, a rougi et s’est rassis. Il s’est rendu compte qu’il se considérait comme célibataire (selon l’état civil), mais que pour son amie, il y avait une vie de couple.

 

Histoire du célibat et des célibataires, Editions Fayard.

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