Ses valeurs de vie en héritage

Fernand Cuche et d'autres personnalités romandes témoignent de la manière dont ils transmettent leurs valeurs de vie à leurs descendants. © Photos Alain Germond et John Foley

DOSSIER: Comment transmettre ses valeurs de vie aux générations futures et, plus particulièrement, à ses petits-enfants ? Quatre personnalités romandes témoignent. 

Quand il en parle, Rémi, 55 ans, professeur dans un lycée technique, a encore du mal à ne pas laisser poindre la colère dans sa voix. Il était venu rendre visite à sa grand-mère de 102 ans avec l’un de ses fils, pour qu’elle leur montre ses photos datant du Front populaire. A 20 ans, elle travaillait dans une usine Renault à Paris et elle a participé au mouvement ouvrier qui réclamait des congés payés, des conventions collectives et une réduction du temps de travail. « J’avais envie qu’elle montre à mon fils, ignorant des luttes sociales, les photos où on la voit le poing levé ou entourée de centaines de grévistes. Au lieu de cela, elle m’a dit : « Ça fait longtemps qu’elles sont parties à la poubelle, ces photos. Tous ceux qui sont dessus sont morts. » Rémi a éprouvé une grosse déception. « Je souhaitais tant partager avec mon fils mon admiration pour cette femme engagée qui m’a inspiré dans mes choix de vie. On comprend mieux certains concepts idéologiques lorsqu’ils sont incarnés par une personne. » Rémi dit aussi s’être senti « volé ». « Nous n’avons pas de biens matériels à nous transmettre, dans notre famille. Alors, j’en ai voulu à ma grand-mère de n’avoir pas protégé son capital : son engagement dans la lutte syndicale. Comment a-t-elle pu penser que cela n’avait pas de valeur ? » 

 

Peut-être a-t-elle considéré que ce n’était pas transmissible ? Qu’il appartient à chaque individu de se construire une conscience et d’identifier ses valeurs de vie ? Sans doute. Sauf que, pour se construire, il faut des repères. Et les ascendants en offrent de sérieux. C’est ce qu’a constaté le sociologue Vincent de Gaulejac, qui a beaucoup travaillé et écrit sur la transmission familiale. 

 

Repères transgénérationnels 

« La transmission ne passe pas que par les biens matériels, maisons, terrains, mobilier. Elle passe aussi par les mots. Malheureusement, les familles ne sont pas égales (non plus) à ce niveau-là. Certaines comptent des ascendants prestigieux dont elles sont fières, dès lors elles cultivent une sorte de roman familial. D’autres manquent d’informations pour remonter plus loin que les parents ou les grands-parents. Ou, alors, elles ne voient pas ce qu’il y a de valorisant à transmettre un récit d’immigration, de pauvreté, de revers de fortune. Cette inégalité dans la transmission du récit influe sur l’estime de soi. » 

 

En interrogeant les mères de jeunes islamistes radicalisés, Vincent de Gaulejac a découvert que beaucoup de ces jeunes n’avaient aucune connaissance de leurs origines. « Leurs parents n’ont pas su transmettre l’histoire familiale à leurs enfants, si bien qu’ils se sont cherché des figures tutélaires et des repères ailleurs. » En Belgique, pour prévenir l’adhésion de jeunes en recherche de valeurs identitaires, comme des groupes djihadistes, Vincent de Gaulejac met en place des programmes de tissage de liens intergénérationnels, qu’il appelle « clinique de l’historicité ». « Mieux comprendre d’où l’on vient permet de saisir les contradictions du présent et de se choisir un avenir en toute conscience. » 

 

Grands-parents — petits-enfants : se rencontrer vraiment 

Transmettre ses valeurs de vie à ses descendants ? Encore faut-il que ceux-ci se montrent disponibles et réceptifs. Ce qui n’est pas toujours le cas. « Je savais que mon grand-père était un humaniste, raconte Anne, 35 ans. Il a aidé des Juifs à passer la frontière suisse durant la Seconde Guerre mondiale. J’avais envie qu’il m’en parle, qu’il me raconte pourquoi il avait choisi de prendre ces risques, d’où lui venait ce sens de l’autre que je n’ai pas, mais, quand je le rencontrais lors de réunions familiales, j’étais happée par mes cousins, et donc pas disponible. Comme je le voyais en forme, je n’étais pas inquiète quant au fait qu’on puisse se parler, un jour. Et puis, patatras ! il est mort subitement. » 

 

Ce n’est pas parce grands-parents et petits-enfants ont potentiellement plus d’années à passer en commun (bénéfice de l’augmentation de l’espérance de vie) qu’ils se parlent davantage. Se rencontrent vraiment. Comment laisser une trace de qui on a été, au-delà des sourires de circonstance immortalisés sur les photos de famille, à ses petits-enfants ? Comment leur transmettre les valeurs auxquelles on s’est accrochés pour ne pas perdre son humanité dans les aléas de la vie ? Quatre personnalités romandes témoignent de leur stratégie. 

 

L’ancienne conseillère nationale socialiste, Gabrielle Nanchen, leur raconte des histoires pleines de sens. Le vice-président du Comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, Jean Ziegler, leur écrit. L’ancien conseiller national écologiste, Fernand Cuche, organise des rencontres familiales dans un cadre propice aux échanges avec ses quatre petits-enfants. Et Irma Dütsch, la célèbre grande cheffe de cuisine, partage du concret, en l’occurrence un savoir-faire culinaire avec son petit-fils. Et vous ?

Véronique Châtel

A lire : L’histoire en héritage. Roman familial et trajectoire sociale, Vincent de Gaulejac, Payot 


 

Il emmène ses petits-enfants en forêt

Fernand Cuche*, 71 ans, grand-père de quatre petits-enfants

Fernand Cuche

Il y pense régulièrement : écrire une lettre à ses quatre petits-enfants, de 15 à 9 ans, pour qu’ils comprennent ses valeurs, savent par où il est passé et pourquoi. « Rien ne me destinait à devenir conseiller national, ni conseiller d’Etat neuchâtelois, je viens d’un milieu modeste. Mon père était bûcheron, alcoolique, peu présent. Mais mon parcours raconte qu’on peut tracer sa route, d’où qu’on parte et même en défendant des idées nouvelles, en l’occurrence l’agriculture biologique. »

Il voudrait leur dire qu’ils ne sont pas obligés d’accepter la société telle qu’ils la découvrent : vouée au principe de compétitivité, de toujours plus ... Qu’ils peuvent prendre leur part dans la construction d’une société plus solidaire, plus respectueuse de l’environnement. « La nature peut vivre sans les hommes, elle aurait d’ailleurs moins de problèmes si elle n’avait pas l’humanité, mais l’inverse est impossible. »

J'essaie d'incarner ce que je dis

En attendant de coucher ses idées sur le papier, Fernand Cuche emmène ses petits-enfants dans la forêt et leur parle de la coopération des arbres et des plantes entre eux. « Les hommes sont dans l’entraide au moment des catastrophes. Quand tout va bien, ils retrouvent leur individualisme, c’est dommage. L’entraide est pourtant disponible de façon illimitée. » Il leur explique que les forêts suisses sont des exemples de bonne gestion biologique. « Aucun engrais, aucun pesticide : la seule intervention de l’homme consiste à prélever du bois. » Deux fois par an, il organise des petites escapades familiales dans le Valais pour aller skier ou faire griller des cervelas dans la montagne. « C’est important de se voir, d’être physiquement ensemble. C’est ainsi qu’on apprend à se connaître et qu’on parvient à communiquer vraiment. »

Fernand Cuche est confiant pour ce qui est des graines qu’il sème dans leurs têtes et dans leurs cœurs. « Il y a de plus en plus de jeunes qui ne sont pas d’accord avec le modèle dominant. Mais ils l’expriment sans aller à la confrontation. Ils revendiquent de reconquérir un espace de vie personnel et collectif en travaillant moins. Ils sont contre la consommation à outrance en utilisant les transports en commun. » Et de conclure en conseillant de ne pas toujours parler aux jeunes de ce qui ne va plus. « Ils ont besoin qu’on leur dise ce qui est possible. Il faut les aider à prendre conscience des ressources qu’ils ont en eux et qui leur appartient. »

*Agriculteur, ancien secrétaire général de l’Union des producteurs suisses, ancien conseiller national écologiste


 

Elle raconte des histoires à Camila

Gabrielle Nanchen*, 75 ans, grand-mère de deux petits-enfants

De son passé de politicienne — élue au Conseil national de 1971 à 1979 —, Gabrielle Nanchen se souvient de l’importance de la forme pour accrocher ceux à qui on s’adresse. Surtout, lorsqu’on évoque des questions de fond, comme le vivre-ensemble ou le respect de la différence. « On peut vite passer pour un moralisateur qui fait du prêchi-prêcha. » Alors, la Valaisanne d’adoption évoque les valeurs qui lui tiennent à cœur à travers des histoires. A sa petite-fille Camila, 9 ans, elle raconte les aventures de Fatimatou, une petite Africaine sortie de son imagination, qui connaît les mêmes états d’âme qu’elle. « Je veux qu’elle sache que toutes les petites filles du monde ont beaucoup de choses en commun, quelles que soient leurs conditions de vie ou la couleur de leur peau. »

Les valeurs transmises sont des boussoles 

Pour les autres, elle vient de publier un recueil de nouvelles** qui prônent le respect de l’autre, même s’il est fragile, car handicapé, malade ou migrant. « C’est la tuerie à Charlie Hebdo, en janvier 2015, qui m’a donné envie de partager mes valeurs. Je me suis dit qu’on ne pouvait pas continuer ainsi : la haine de celui qui ne nous ressemble pas, la violence, la montée des populismes. Je suis inquiète pour l’avenir de la communauté humaine. Il nous faut retrouver une boussole. » Dès lors, celle qui est issue de l’immigration — « J’ai un grand-père italien, un grand-père français, une grand-mère allemande. » — défend le principe d’une société ouverte et accueillante. « Qui peut se targuer d’avoir des ancêtres originaires de la région où ils habitent ? Le métissage fait partie de l’histoire de l’humanité. Il faut accepter l’autre malgré ses différences culturelles ou religieuses. Mieux : il faut cultiver le goût des autres. »

Elle, qui a participé à la troisième Conférence mondiale sur les femmes à Nairobi, en 1985, est convaincue que les femmes ont un grand rôle à jouer pour assurer un avenir à notre planète. « Je suis féministe, pour autant, je ne veux pas d’une société où les femmes doivent devenir des hommes comme les autres en faisant fi de leur culture propre. Or, leur culture, partout dans le monde, est basée sur leur capacité de donner la vie. Grâce à cette possibilité d’être mères, les femmes développent une relation particulière à la vie, indissociable du sens des responsabilités. » Avec une fille qui travaille au CICR, s’occupant de la protection des enfants dans la guerre et une petite-fille qui lui réclame la suite des aventures de Fatimatou, on peut dire que Gabrielle Nanchen a, au sein de sa famille, trouvé la bonne forme pour transmettre ses valeurs. 

*Ancienne conseillère nationale, écrivaine; **Le goût des autres, des nouvelles pour vivre ensemble, Saint-Augustin Editons.


 

Il leur explique ce qu'est le capitalisme

Jean Ziegler*, 84 ans, et grand-père de cinq petits-enfants

Le célèbre pourfendeur des injustices sociales vient de publier un essai au ton pédagogique, « Le capitalisme expliqué à ma petite-fille » (Editions du Seuil), dont le sous-titre indique qu’il n’a rien lâché : « En espérant qu’elle en verra la fin. » « Zohra n’a que 3 ans, c’est la plus jeune de mes petits-enfants, mais c’est à elle, une fille, que j’ai eu envie d’expliquer que le capitalisme est un ordre cannibale qui tue sans nécessité. Aujourd’hui, l’agriculture mondiale pourrait nourrir sans problème tous les humains de la planète et pourtant, à chaque seconde, des enfants meurent de faim. »

 Je dédie mon livre à tous mes petits-enfants

Si la voix n’a rien perdu de sa force de conviction, celui qui est désormais le vice-président du Comité consultatif du Conseil des droits de l’homme de l’ONU porte un regard désabusé sur son action. « Si vous regardez l’état du monde et mon travail au Conseil des droits de l’homme à l’ONU, c’est un échec après l’autre. C’est effrayant ... » Tout de même, grâce à ses tribunes, ses livres, son enseignement à l’université, il a semé des graines, non ? « Difficile de mesurer l’impact des idées dans la conscience d’autrui. Je me sens comme un semeur de vent. Est-ce que cela suffira à lever une tempête ? » Et de reconnaître, cependant, que sa conscience à lui n’a pas seulement été marquée par Che Guevara, rencontré en 1964 à Genève, mais aussi par ses deux grands-pères. « L’un était médecin de campagne auprès des paysans qui étaient pauvres, l’autre a joué un rôle, en 1919, dans la formation d’une coopérative agricole. Ils m’ont beaucoup influencé. »

Mais Jean Ziegler n’a pas l’habitude de regarder en arrière. Avancer est son maître-mot. « Grâce aux nouvelles technologies, les jeunes sont plus conscients des inégalités. Ils discutent avec le monde entier, ils ont accès à des informations qui ne sont filtrées par aucune autorité. Je les sens plus déterminés contre l’hypocrisie et le cynisme. Une seule motivation les anime : « Je suis l’autre et l’autre est moi. » En espérant que le vent se lève pour de bon, Jean Ziegler n’oublie pas d’être heureux : jouer au foot avec ses petits-enfants, voir éclore les pièces de théâtre de son fils, aimer sa femme pour laquelle il éprouve « une passion permanente », regarder les paysages suisses. « Seuls les révolutionnaires heureux sont de bons révolutionnaires ! » affirme-t-il. 

*Sociologue, rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation (2000-2008), essayiste

Le capitalisme expliqué à ma petite-fille, Editions du Seuil


 

Elle a appris le bien-manger à Arno

Irma Dütsch*, 73 ans, grand-mère d’un petit-fils

Sur le site d’Irma Dütsch qui rend compte de son parcours atypique et auréolé de succès — elle a régalé ses hôtes pendant trente ans au Waldhotel Fletschhorn de Saas Fee — , il y a des photos de la cheffe en tenue avec son petit-fils, Arno. Il faut dire qu’il le mérite ! A 16 ans, aux dires de sa grand-mère, il n’a encore jamais bu de Coca-Cola. Et puis, il n’a aucun dégoût alimentaire, il mange de tout, du moment que c’est fait maison ou que les aliments sont frais. « Il est du genre à refuser de manger de la viande séchée, si elle ne vient pas d’être coupée », explique Irma Dütsch, la voix pleine de fierté.

Il a hérité mon goût pour les bons aliments

Comme à ses deux filles avant lui, Irma Dütsch a transmis ses valeurs qui vont bien au-delà des préceptes alimentaires. « Savoir se nourrir est essentiel, c’est la base. Cela témoigne du respect que l’on se porte à soi-même. Je ne comprends pas les gens qui mangent n’importe quoi, n’importe où. Si tu as faim, tu prends le temps de t’assoir et de manger. C’est important de s’alimenter correctement. » Comprendre : manger des fruits et des légumes de saison achetés au marché, s’intéresser à leur provenance, préparer ses repas soi-même, préférer le simple mais frais, plutôt que le compliqué en boîte.

« Même la fondue, pourquoi l’acheter toute faite, quand c’est si simple et si intéressant d’aller choisir ses fromages soi-même ? » Sans doute, mais plus long aussi ... « Le manque de temps n’est pas une excuse : il faut s’organiser. Cuisiner pour plusieurs jours et congeler, préparer sa sauce à salade en grande quantité. »

Et Irma de regretter le gaspillage alimentaire et les détritus générés par les aliments prêts à l’emploi ou à l’emporter. Ses racines campagnardes — elle a été élevée dans une ferme de la Gruyère avec plusieurs frères et sœurs par une mère qui s’est retrouvée veuve — ont inscrit en elle le respect de la nature et de ce qu’elle produit. « Si tu cuis des légumes, tu gardes l’eau pour faire une soupe. C’est simple, c’est juste une question de discipline et de culture. » Une culture qu’elle a su transmettre à Arno, qui sait ce qui est bon.  

*Cheffe cuisinière, première femme à avoir reçu une étoile au Guide Michelin


 

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