Seniors, les jumelles et les jumeaux font-ils toujours la paire ?

Laurence et Sylviane, 75 ans, Genève ©Yves Leresche

Sœurs et frères monozygotes, il arrive inévitablement qu’on les confonde. Si le regard extérieur les renvoie toujours à leur gé-mellité, les jumelles et les jumeaux ne font toutefois pas toujours et à jamais la paire. Passées la septantaine et la cinquantaine, Laurence et Sylviane, Nicolas et Alexis nous racontent comment ils vivent, à travers le temps, le lien indéfectible qui les unit depuis leur naissance.

Leur vie s’est construite en toute indépendance. Pourtant, aux yeux des autres, c’est leur qualité de jumelles et de jumeaux qui saute toujours aux yeux. Et ce, d’autant plus s’ils sont de même sexe et, plus encore, monozygotes. Si proches, mais si différents, comment ces frères et ces sœurs vivent-ils leur gémellité à des âges qui les éloignent du jour de leur naissance ?

Si les travaux scientifiques sur l’enfance des jumeaux sont nombreux, rares sont ceux qui portent sur leur vie d’adultes. Serait-ce parce que ces « deux » nés en même temps sont devenus des « un » à part entière, pour employer le langage de la psychanalyse ? « Affaire classée », en ce qui concerne Alexis Wintsch, né le même jour de 1964 à Lausanne que son jumeau Nicolas (voir image ci-dessous) : « Nous sommes deux êtres différents et indépendants l’un de l’autre. C’est plutôt le monde extérieur qui nous renvoie à notre gémellité et nous le rappelle, un peu trop du reste, et cela m’interpelle à chaque fois. »

 


Pour leurs parents, Nicolas (à gauche) et Alexis (à droite) n’étaient pas « les jumeaux », mais deux êtres à part entière.

 

Peu d’études sur les jumeaux adultes

Un constat qui fait écho aux remarques de Martine Vallat, spécialiste de la psychologie des jumeaux à Vevey et à Porrentruy. Durant sa formation de gestalt-thérapie (thérapeutique de groupe apparue dans les années 1960 et ayant pour objet de mobiliser les ressources de l’individu, afin de lui permettre de devenir une personne totale), elle a notamment constaté ceci : « Bien souvent, l’étude des jumeaux est faite par des non-jumeaux… » Elle-même, qui a une sœur jumelle, a donc cherché et trouvé neuf jumeaux adultes à travers le Québec, la France et la Suisse. « Je voulais qu’ils aient déjà fait un chemin de développement personnel ou de thérapie pour qu’ils soient en mesure de répondre à des questions pointues sur le rôle de leurs parents, des éducatrices de la petite enfance, des enseignants et des directions d’école sur le développement du lien gémellaire. » Un ensemble de facteurs plus ou moins déterminants que Martine Vallat désigne par « l’environnement ».

Neuf jumeaux ont répondu à son appel de « jumelles questionnant des jumeaux ». Sans entrer dans le détail de son étude, celle-ci décrit les étapes de différenciation qui apparaissent dès l’âge de 2 ou 3 ans, et pour autant qu’elles ne soient pas contrariées : « Parfois, l’environnement contraint les jumeaux à devoir faire les jumeaux et le rester, étouffant les mouvements naturels de différenciation et d’autonomisation. »

Pour les jumeaux Wintsch, les choses furent très vite évidentes : « Tout au début, explique Nicolas, quand nous vivions à Alger, nous étions habillés de la même manière. Mais nos parents nous appelaient déjà par nos prénoms. Ils ne disaient pas « les jumeaux ». Puis, assez rapidement, nous avons été vêtus différemment. »

Alexis : « Nos parents, dès nos 7 ans, nous ont toujours incités à choisir individuellement nos habits, leur couleur, notre coupe de cheveux, nous considérant comme deux êtres à part entière. Cette attitude éducative nous a beaucoup aidés, par la suite, à faire nos propres choix personnels. Et ce, sans devoir forcément nous concerter. »

 

 

 

Le regard de l’autre

Comme le souligne Martine Vallat, la construction de l’identité d’un enfant, qu’il soit jumeau ou non, passe par le « regard de l’autre ». Tout en rappelant que les jumeaux ont une double identité, à la fois plurielle et singulière, elle insiste sur la manière dont ceux-ci sont perçus : « Comme des êtres inséparables, de par leur lien particulier d’aimantation, subie plus que choisie, d’ailleurs ? Ou comme des êtres qu’il faut absolument séparer pour qu’ils trouvent leur identité propre et qu’ils acquièrent leur indépendance ? »

Pour Martine Vallat, il n’y a pas de réponse simple. Expérience faite, elle estime que l’environnement n’a pas tout pouvoir sur les jumeaux. Ils ont ainsi un degré d’autonomie qui leur permet de quitter le « nid douillet de la gémellité qui peut parfois s’avérer une cage étouffante ».

Nicolas et Alexis Wintch le disent bien, leur vie n’est pas déterminée par la recherche d’un équilibre entre séparation et rapprochement : « Quand nous étions de jeunes adultes, explique Nicolas, il y a eu des tranches de vie durant lesquelles nous ne vivions pas sur le même continent. Et cela, à l’époque du téléphone fixe. Vivant très bien cette période, nous nous sommes alors aidés financièrement à distance et parfois rendu visite. »

Mesures de confinement obligent, dans le cadre de la lutte contre le Covid-19, nous avons interviewés les jumeaux Wintsch à deux moments différents. Or, il se trouve que les deux frères ne varient pas d’un iota dans leurs réponses : « Entre 25 et 30 ans, explique Alexis, il y a eu des périodes de séparation dues à des voyages à l’étranger, mais nous communiquions avec les moyens du bord. Ensuite, de retour en Suisse, chacun vivant de son côté avec des orientations professionnelles différentes, nous avons toujours entretenu une relation stable, un peu comme des frères conventionnels ou amis proches. »

Cela dit, Alexis et Nicolas n’en caressent pas moins le même rêve : « Nous donner l’opportunité de monter un projet artistique scénique tous les deux, convaincus que notre gémellité et notre connaissance l’un de l’autre, tout comme notre ressemblance, peuvent être un très bel atout du simple fait de notre symbiose. »

Accordés à l’unisson ?

A ce propos, Martine Vallat admet volontiers que deux êtres qui ont vécu une vie intra-utérine identique, avec le même patrimoine génétique dans le cas des monozygotes, sont faits du même bois : « Ils ont été formatés à l’identique, ils entrent en résonance de manière semblable. Ils se comprennent sans avoir à se le dire. Ils ne se connaissent pas. Ils se savent, avec une connaissance intuitive de l’autre. » Et de se référer à Frédéric Lepage et son livre Les jumeaux, une enquête parue en 1979 qui fait toujours foi : « Le lien qui les unit est un lien de sympathie au sens premier du terme : « ressentir avec ». Parfois, ils vivent un unisson affectif absolu. »

Cet accord parfait, tant Nicolas et Alexis que Laurence et Sylviane (lire encadré) l’expérimentent encore aujourd’hui : « Il y a plein de situations où il me suffit de regarder mon frère pour connaître sa réaction et constater que c’est la même que la mienne, explique Nicolas. Il nous arrive aussi fréquemment de constater que nous sommes habillés presque de la même manière. Et, à chaque fois que nous sommes au restaurant, nous commandons, sans nous concerter, presque toujours la même chose.

Il en va de même pour nos goûts musicaux, les loisirs et la manière d’appréhender la vie quotidienne et professionnelle. » Alexis ne dit pas autre chose : « On se comprend d’un simple coup d’œil, par exemple à l’occasion d’une discussion entre amis. Très souvent, sans nous concerter, nous venons à une soirée, habillés avec les mêmes couleurs et nos goûts culinaires sont un copier-coller. Nous avons des goûts similaires sur un plan artistique, qu’il s’agisse de peintures, de graphisme, de photographies et de musiques, entre autres. »

« Une force et une souffrance »

Martine Vallat, si elle a eu besoin de faire sa vie et de « partir vivre loin de sa sœur », à l’occasion d’un très long voyage à 25 ans, a « toujours senti qu’elle était jumelle ». Aussi loin qu’elle était, dit-elle, elle existait dans ce lien si particulier entre elle-même et sa sœur. « Bien sûr, je sens qu’il y a du même, des connivences, des goûts semblables. Mais, avec l’âge, je goûte, je savoure qui je suis dans ma personnalité dans ce lien de couple gémellaire. Fort, dense, comme une évidence, il représente une force et parfois une souffrance aussi. »

Et de préciser que certains jumeaux ne s’entendent pas : « Le nid douillet devient parfois une cage étouffante. » Sylviane et Laurence se souviennent, par exemple, de leur stupéfaction en découvrant que deux jumelles pouvaient se disputer : « Notre père architecte avait un client suisse alémanique qui avait deux filles jumelles, toujours en conflit. Cela semblait incroyable à nous qui nous entendions si bien. »

C’est pourquoi, estime Martine Vallat, il est nécessaire de ne pas « gémelliser tous les jumeaux ». Autrement dit : « Ne pas faire comme si tous les jumeaux avaient un lien idyllique. » La gestalt-thérapeute n’hésite pas à considérer la gémellité à travers le prisme du couple : « Sauf que, à la base, il s’agit d’un couple de deux êtres immatures, aimantés l’un à l’autre et qui commencent leur vie par « être en couple » avant d’avoir à trouver leur identité, plurielle et singulière. »

Si l’entente est bonne, et l’a toujours été, Nicolas et Alexis Wintsch se souviennent toutefois d’une mise au point orageuse. Nicolas la résume ainsi : « Après une grosse dispute à l’occasion d’un repas de famille, nous avons discuté de notre gémellité alors que nous étions déjà adultes et parents. C’était nécessaire pour nous réconcilier entre jumeaux civilisés. »

« Le nous comme condition première »

Martine Vallat, qui vit aujourd’hui à 200 kilomètres de sa jumelle, explique goûter à cette évidence d’être ensemble : « Une expérience vive, joyeuse, limpide, sécurisante, puissante. Mais aussi éprouvante, pénible et fâchante parfois. » Son mémoire de formation à l’Ecole parisienne de Gestalt réunit plusieurs témoignages qui vont dans ce sens : « Depuis ma fécondation, je suis un être de compagnie. J’ai toujours été accompagnée, entremêlée, confondue à l’autre.

Ma vie se joue à deux, c’est ainsi qu’elle m’a été donnée. Le pluriel, le nous comme condition première. Non seulement il m’a été offert le deux en guise de prime de départ, mais encore le deux identique. La compagnie aurait pu être différente de moi, mais quand j’ai pris conscience que l’autre n’était pas le prolongement de moi-même, j’ai réalisé qu’elle était physiquement identique à moi. » Poétiquement dit : « La même, mais pas moi, l’autre. »

 

 


Laurence et Sylviane, l’entente parfaite

 

Golfeuses, Laurence et Sylviane adorent jouer ensemble. Née Perrin à Genève, dix minutes avant sa sœur Sylviane de Goumoëns, un beau jour de 1945, Laurence Roth le dit d’emblée : « Nous avons toujours été complices, et cela reste le cas aujourd’hui. » Sylviane abonde : « Forcément, nous avons fait notre vie chacune de notre côté. On ne s’est jamais chicanées. N’est-ce pas Minet, on s’est toujours bien entendues, t’es d’accord ? » « Tout à fait Minet, c’est instinctif. Nous n’avons même pas besoin de nous concerter pour savoir ce que l’autre pense. »

 

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Une connivence qui n’enlève rien à ce constat que les deux sœurs dressent en chœur : « Nous sommes très différentes de caractère depuis toutes petites, même si plein de trajectoires se recoupent dans notre vie d’adulte, comme, par exemple, le fait que nous ayons épousé toutes les deux un médecin. Cela dit, nos maris sont très différents. » Sylviane et Laurence se considèrent avant tout comme complémentaires : « Sans que nous nous soyons jamais éteintes l’une l’autre. » La gémellité, chez elle, semble aller de soi : « J’ai toujours dit que les vrais jumeaux forment une personne divisée en deux, estime Sylviane. Chez nous, c’est vraiment ça. » Mamans toutes les deux, elles ont eu deux enfants chacune, deux filles d’un côté, deux garçons de l’autre.

 

 

Sylviane est partie vivre dans le canton de Vaud, dans la région de Morges. Mariées à six mois de distance, la séparation des deux jumelles ne s’est pas fait ressentir : « Nous n’avons jamais souffert de l’éloignement. Si on ne pouvait pas se voir, on l’acceptait sans autre, sans angoisse », précise Laurence. Pour Sylviane : « Cet équilibre tient certainement à la façon dont notre maman nous a éduquées. » A l’école, les deux sœurs n’avaient pas les mêmes amis et elles fréquentaient les autres enfants. « Nous avons toujours pu compter l’une sur l’autre. »

La différenciation, chez les deux sœurs, s’est faite « toute seule » : « La première fois où nous sommes allées nous acheter un manteau indépendamment, nous avons quand même pris la même couleur », s’amuse Sylviane. Laurence ne s’en souvient pas. En revanche, elle se rappelle qu’elles avaient acheté, un jour, le même bouquet de fleurs dans le même magasin.

« Ce qui me frappe le plus quand nous évoquons notre petite enfance, explique Laurence, c’est d’observer la différence de nos sensibilités. Nous n’avons pas été marquées par les mêmes choses. » Aujourd’hui encore, elles disent « notre » anniversaire. « Un détail qui a son importance », affirme Sylviane. Pas toujours d’accord, d’avis différents, Laurence et Sylviane vivent leur gémellité avec humour aussi : « Comme lorsqu’on nous confond ou qu’une personne inconnue nous salue dans la rue, croyant reconnaître l’une ou l’autre d’entre nous. »  « Quand on est ensemble, c’est juste magique, dit Laurence. Plus jeunes, alors que les enfants étaient adolescents, on se voyait tous les lundis. On allait souvent se promener à la Givrine. »

La vie fait qu’elles se voient désormais un peu moins souvent. Elles ne se téléphonent pas tous les jours. Il n’y a pas de « manque », affirme Laurence. En revanche, « il suffit d’un simple regard, affirme Sylviane, pour savoir que quelque chose ne va pas chez l’autre ». Et ce, « même à distance, c’est instinctif », disent les deux sœurs.

 

Nicolas Verdan

 

 

 

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