On ne naît pas homme, on le devient !

Photos @Olivier Christinat

Naître du genre masculin prédispose — aussi — à des choix de vie et de comportements. A une époque de remise en question de la domination de l’homme « boomer », réflexions sur la masculinité et confidences de trois Romands, Laurent, Pascal et Maurice. 

Ils ont connu des jours plus flamboyants, les hommes ! L’époque où personne ne contestait le fait que le masculin l’emporte sur le féminin dans la grammaire française comme dans l’organisation de la société occidentale (n’était-ce pas dans la nature des choses ?). Où nulle écrivaine n’aurait eu envie d’écrire un essai au titre misandre, Moi, les hommes, je les déteste et remporté un succès de librairie. Où leur présence dans l’espace public, notamment dans les marches féministes, comme il y en aura le 8 mars prochain à l’occasion de la Journée internationale des femmes, n’était pas vécue comme une tentative de récupération et de domination.

Difficile, aujourd’hui, d’être un homme de plus 50 ans sans être questionné sur sa conduite passée : abuseur, profiteur ou plutôt harceleur ? Sans devoir justifier pourquoi il a toléré que sa mère, sa femme ou sa sœur n’aient pas le droit de vote, ni celui de travailler sans l’autorisation de son mari. Comment vit-on cette période de remise en question des privilèges masculins quand on a cru, pendant plusieurs décennies, que tout était normal ? Nous avons interrogé Laurent, Pascal et Maurice, trois Romands de, respectivement, 55, 66 et 77 ans. Comme vous le découvrir dans leurs témoignages, ils vont bien. Non pas qu’ils soient indifférents aux changements de courant. Bien au contraire : l’un d’eux reconnaît être gêné de réaliser combien la société suisse était inégalitaire. Mais on comprend dans leur parcours dans la masculinité que l’obligation de devenir des hommes responsables, sérieux, pourvoyeurs du logis les a aussi contraints. 

« Chausser les lunettes du genre pour observer la masculinité permet de comprendre que ce que l’on prenait pour une norme universelle et naturelle est une construction sociale et culturelle »

Explique le sociologue Josselin Tricou, qui s’apprête à diriger un séminaire sur les masculinités à l’Université de Lausanne. « De plus, en déconstruisant l’évidence du masculin au sein du groupe social des hommes, on découvre des masculinités différentes. » Pas plus qu’on ne naît femme, on ne naît homme. On le devient. Mais pendant trop longtemps, les hommes le sont devenus en se conformant à des stéréotypes virils, et donc discriminatoires aussi bien pour les femmes que pour les hommes différents.  

 

 

Un homme en jupe paraît dangereux

Jean-Baptiste, 48 ans, ancien fan du groupe Indochine, en sait quelque chose. Lorsqu’il était collégien, il s’est fait refouler à l’entrée de son école, parce qu’il s’était maquillé les yeux et avait posé du vernis noir sur ses ongles. « Mes copines venaient en classe maquillées comme des camions, mais mon trait de khôl a été jugé inacceptable. » Henri a, lui, été carrément regardé comme un déviant par le plombier venu déboucher l’évier de sa cuisine quand il a répondu à son : « Vous auriez pu le faire », « Moi, je préfère cuisiner que bricoler ». 

Réactions sexistes pas étonnantes, selon Josselin Tricou. « Les attendus pour défendre le genre masculin sont plus forts que pour défendre le genre féminin. » La raison ? « Un homme qui enfreint la police du genre et ses normes viriles implicites remet en cause le groupe dominant auquel il appartient. Un homme en jupe paraît dangereux. » Référence au jeune homme transgenre qui s’est suicidé, l’automne dernier en France, parce que son lycée avait refusé qu’il vienne aux cours vêtu d’une jupe. 

 

 

Haro sur une masculinité virile 

Pour devenir des hommes, on attend des garçons qu’ils reproduisent des attitudes et des manières codifiées et attestées « viriles ». C’est-à-dire ? Depuis l’Antiquité, la virilité, considérée comme l’expression du genre masculin, s’est traduite par des démonstrations d’énergie, de vaillance, de maîtrise de soi et de sens du sacrifice. « Celui qui ne faisait pas preuve de courage, refusait de se battre en duel ou restait en retrait dans la mêlée sociale, manquait de virilité », rappelle l’historien Alain Corbin, coauteur de Histoire de la virilité en trois tomes (Editions Flammarion, 2011).  Un homme, un vrai, était capable de contenir ses émotions et de tirer à l’arbalète dans une pomme posée sur la tête de son fils; il était même encouragé à aborder les femmes avec brutalité. 

 

« En 1905, le neuroanatomiste vaudois, Auguste Forel (NDLR : l’auteur de « La question sexuelle » figurait sur le billet de 1000 francs dans la série 1976-1998 !) recommandait de prendre une femme comme une citadelle. Avec force. Le coït ne devant durer que de deux à quatre minutes », précise Alain Corbin. Tous ces efforts pour se conformer au prototype de l’homme viril ont, bien sûr, été récompensés par la possibilité d’établir une domination sur autrui — en particulier sur les femmes. Mais elle a aussi enfermé les hommes dans des schémas de fonctionnement. Cette virilité est heureusement en crise depuis une cinquantaine d’années. Depuis que la culture de la guerre se trouve disqualifiée. « Aujourd’hui, les soldats français tués au Mali, par exemple, sont célébrés comme des victimes et non plus comme des héros », souligne Alain Corbin.

 

Depuis que les espaces de l’entre-soi masculin — les réunions politiques, le fumoir, la chasse, les cercles sans oublier le bordel — se sont dissous. Depuis que la psychiatrie et la psychologie ont fait émerger des valeurs masculines nouvelles. Et, enfin, depuis que les femmes ont dit stop à tous les abus et les privilèges que s’était octroyés la gent masculine. Mais, en perdant leur virilité, les hommes ont-ils perdu de leur substance ? « On en a gagné au contraire », remarque Josselin Tricou. « Quel choc de revoir un James Bond quand on s’est débarrassé des stéréotypes virils. Le héros de Ian Fleming, présenté comme un hypermâle de référence, apparaît soudain comme un harceleur, voire un violeur. » 

 

Même constat de la part de la philosophe Olivia Gazalé, pour laquelle le mythe de la virilité (titre de son livre paru en 2017 chez Robert Laffont) a été un piège pour les deux sexes. « La réinvention actuelle de la masculinité est un progrès pour les relations hommes-femmes et pour la cause des hommes. » Oui, car les hommes ne sont pas tous taillés sur le même modèle et d’un seul bloc. Ils sont multiples et sensibles. Merci aux trois hommes* qui se sont ouverts pour générations d’avoir participé à le rappeler. 

 

 

 

Laurent, 55 ans, (NE) 

« J’ai intégré l’idée qu’un homme devait faire face quoi qu’il arrive et protéger sa famille »

« Ma masculinité est le reflet de ce que la société des  années 60-80 attendait de moi. Je me suis bien sûr construit en intégrant des valeurs transmises par mon environnement familial : rigueur et exigence de mon père, hédonisme et séduction de mon parrain, douceur et sens de la contestation de ma grand-mère et de ma sœur aînée. Mais aussi en captant des influences générationnelles, à l’école, au camp de skis, à l’armée, en partageant avec mes copains l’ivresse de dévaler des pentes à ski, d’escalader de hauts sommets, de porter de jolies montres, de conduire de belles voitures, de s’éclater sur des pistes de danse. 
J’ai intégré l’idée qu’un homme devait être celui qui indique le chemin, qui fait face quoi qu’il arrive, qui protège sa famille, qui la sauve éventuellement, dont la voix porte, et donc qui investit sa vie professionnelle pour relever tous ces défis. Ma mère et ma sœur m’ont aidé à ne pas m’enfermer dans un rôle de mâle alpha. J’ai pu écouter mon désir et choisir un métier qui me plaise et favorise ma créativité : ingénieur permet d’imaginer des systèmes  d’organisation et de production dans des structures qui paraissent fermées. Si je devais me définir à travers des chanteurs qui ont marqué ma génération, je dirais que je suis un mix entre un Jean-Jacques Goldman, dur à la tâche, sensible mais discret, et un Renaud, rebelle et affirmé, qui sait jouer avec les mots.

Comment cela s’est traduit avec les femmes ? J’ai essayé de répondre à leurs attentes… parfois contradictoires. Elles ne détestent pas que leur partenaire, aussi égalitaire et attentionné soit-il, soit traversé par des fulgurances de mâle alpha protecteur et solide ! Ayant vécu seul quelques années, j’ai appris à me prendre en charge moi-même : je n’ai besoin de personne pour faire la cuisine ou m’occuper de la lessive. Je remarque avec plaisir et aussi surprise que mes deux fils incarnent une masculinité que je qualifierais de douce. Ils savent exprimer leurs émotions, ils sont attentifs aux autres, prévenants. Bien loin du mâle dominant. D’ailleurs, des mâles dominants, j’en vois moins autour de moi. Y compris dans l’entreprise multinationale où je travaille, qui s’est ouverte à la diversité et au multiculturalisme. Aujourd’hui, mon boss est une femme ! L’obligation d’intégrer des modes opératoires nouveaux a été un bon moteur d’introspection. Mais prendre conscience d’où l’on vient et des privilèges dont on a éventuellement profité ne veut pas dire renoncer à son genre. Je revendique d’être un homme, car j’en suis fier. »  

 

 

 

Pascal, 66 ans (FR)

« Je viens d’un monde de paysans où les hommes commandaient. Heureusement, j’ai été élevé par deux femmes »

« Je viens d’un monde de paysans où les hommes commandaient. Mon père, qui est décédé quand j’étais adolescent, était autoritaire et avait le vin mauvais. Petit dernier de la fratrie, né longtemps après tout le monde, j’ai eu la chance d’être élevé par deux femmes : ma mère dont j’ai été le « chinchon » jusqu’à ce que je me marie à 25 ans. Et ma sœur aînée, une personne altruiste et généreuse. De nature bout-en-train, raconteur de blagues, j’ai toujours eu une flopée de copains autour de moi, que ce soit sur le terrain de foot, les pistes de ski ou lors des virées en voiture pour aller faire la fête. Une personnalité m’a marquée quand j’étais jeune : John Fitzgerald Kennedy. Il m’a fait m’intéresser à l’Amérique et à la culture américaine. D’ailleurs, pour mes 60 ans, je suis parti trois semaines avec ma femme et des copains remonter la Route 66 à moto ; on a traversé le désert de la mort. Un souvenir inoubliable. J’aimais bien Johnny Hallyday aussi, je l’ai vu trois fois en concert. Issu d’un milieu modeste, j’ai eu à cœur de chercher à bien gagner ma vie. J’ai refusé une proposition de film comme comédien à Genève (j’avais tapé dans l’œil d’un réalisateur venu filmer une Bénichon où j’étais major de table). Et je me suis concentré sur mon métier d’artisan ébéniste CFC.

Mon plus grand bonheur professionnel : le jour où je suis devenu indépendant. Le pouvoir ne m’a jamais intéressé. Depuis, en me voyant partir avec mon camion, ma femme me surnomme « Louis-la-Brocante ». Elle et moi sommes très unis. On s’est toujours réparti les tâches domestiques, en respectant nos penchants.  Par exemple, je suis allergique aux travaux de la terre, elle s’occupe du jardin ! Elle a souhaité s’arrêter de travailler pour s’occuper des enfants, mais elle a repris une activité professionnelle une fois qu’ils ont été grands.  On discute beaucoup, on partage plein d’idées et d’activités. Comme moi, elle aime les gens. Les seuls que je regarde de travers sont les machos qui se pavanent et s’imaginent qu’ils sont les rois du monde. Nous avons deux fils et il me semble que ce que je leur ai transmis est la gentillesse. Je suis fier d’avoir des garçons qui prennent le temps de s’asseoir avec les vieux, d’être polis, attentifs aux autres et généreux. Mon cadet qui est artiste, s’il gagne 100 francs, il donne la moitié à celui qui en a besoin. A mon petit-fils de 10 ans, je transmets des trucs de bricolage. Ma mère est décédée à 102 ans, juste après la première vague du Covid-19. On est restés très complices jusqu’au bout. La dernière chose qu’elle a demandé à ma femme traduit sa jeunesse d’esprit, ce qui me rend optimiste pour la suite : « Vous faites encore souvent l’amour ? » 

 

 

 

Maurice, 77 ans (VD) 

« Je suis d’une génération où les hommes n’exprimaient pas leurs sentiments : ils devaient être solides et endurants »

« Je suis d’une génération où l’homme était considéré comme le pilier de la famille. Celui qui ramenait l’argent du ménage. J’aurais eu envie de faire de la musique et du théâtre. Mais, on m’a fait comprendre que ces ambitions n’étaient pas réalistes, que cela ne déboucherait pas sur une situation stable. J’ai eu aussi envie de vendre des vêtements. J’ai toujours été sensible à l’élégance. J’admirais d’ailleurs l’acteur américain Burt Lancaster pour cette raison. Finalement, je me suis retrouvé dans un apprentissage de vendeur en pièces de rechange pour l’automobile et je suis devenu magasinier. Plus tard, j’ai bifurqué dans le milieu de l’assurance où je me suis plu, car le relationnel y occupe une place importante. Aujourd’hui à la retraite, je restaure des meubles anciens, ce qui me met toujours en contact avec des gens. Fondamental pour moi ! La pratique intensive du sport m’a aidé à me construire. Aussi bien physiquement, j’ai toujours aimé avoir un corps musclé, que mentalement. Cela apporte le sens de la résilience — on doit accepter ses limites — et celui de l’endurance. Je suis d’une génération où les hommes n’exprimaient pas leurs sentiments. Mon père est décédé lorsque j’avais 15 ans, mais le souvenir que je garde de lui est celui d’un homme solide, endurant justement, et sur lequel on pouvait compter. 

Mon épouse depuis cinquante-cinq ans a toujours pu compter sur moi. J’ai été content qu’elle puisse s’arrêter de travailler pour s’occuper de notre fille petite. Moi aussi, je peux compter sur elle. Notre couple fonctionne sur une idée de partage et d’égalité. Je pense avoir été un homme correct. Si je ne l’avais pas été, ma femme m’aurait remis à ma place. Un jour, elle m’a prévenu que, si je levais la main sur elle, elle partirait. Cela m’a surpris. Jamais, je n’aurais eu cette idée-là ! Je suis content d’être un homme, mais je ne me suis jamais comporté en dominant. Je trouve injuste que les lois aient été faites par les hommes pour les hommes, et qu’on ait coincé les femmes qui donnent la vie à la maison et au ménage. Mais la violence de certaines revendications féministes me met mal à l’aise : cela me gêne que l’on mette tous les hommes dans le même paquet. On n’est pas tous pareils. Et chacun a plusieurs facettes. Moi, je suis baryton dans une chorale d’hommes — j’apprécie de me retrouver entre hommes quelquefois — et en même temps, je fais de la course à pied, du ski, du tennis… J’aurais aimé commander des hommes à l’armée et, en même temps, je ne me sens jamais autant vivant que dans les bras de ma femme. »  

 

 

Moi, les hommes, je les déteste de Pauline Harmange, aux éditions Seuil, 2020

 

 

 

 

0 Commentaire

Pour commenter