Les jeunes aiment-ils encore travailler ?

Illustration ©Micaël/DR

Ce qui distinguerait les générations, aujourd’hui ? Et même les séparerait, au risque de créer une rupture générationnelle ? Leur rapport au travail ! D’après leurs aînés, les jeunes n’auraient plus envie de s’investir dans leur vie professionnelle. Et si c’était plus compliqué que cela ? Notre enquête pour y voir plus clair. 

Il l’adore, son petit-fils. Mais quand Jean-Pierre a appris que Noé, 25 ans, tout frais diplômé d’une école de logistique, avait refusé un emploi dans une entreprise de transports parce qu’il n’avait pas envie de signer un CDI tout de suite, il s’est mis en colère. « Ses parents l’ont soutenu financièrement pendant ses études et, au lieu de commencer à bosser pour leur prouver qu’ils avaient eu raison de croire en lui, il a décidé de partir faire un road-trip en Asie. » Même incompréhension chez Simone, à propos de ses petits-enfants. « L’aînée, 26 ans, qui a terminé sa formation d’assistante dentaire après des études de lettres inachevées à l’Université recherche un emploi à temps partiel parce qu’elle ne veut pas passer sa vie au travail dit-elle; le cadet, 24 ans, qui vient de finir un apprentissage de dessinateur en génie civil, a décidé de travailler à son compte.

Enfin, un jour! Il n’est pas pressé de s’y mettre. Lorsque je les compare à moi à leur âge, qui était engagée dans l’action syndicale pour le droit des femmes ou à leurs parents qui débordaient de projets professionnels, je me demande ce qui ne s’est pas transmis entre les générations. » Charles aussi est surpris. Nina, sa petite-fille de 28 ans vient de renoncer à une promotion de manageuse d’équipe dans l’entreprise de téléphonie qui l’emploie, car elle ne veut pas de surcharge mentale. « Etre reconnue par ses chefs à 28 ans, c’est formidable pourtant. Sans parler de l’augmentation de salaire qui lui aurait permis de vivre mieux. »

A ces témoignages récurrents de grands-parents étonnés par le manque d’allant de leurs petits-enfants pour rejoindre le marché du travail, blessés de percevoir la remise en question de leur propre rapport au travail, s’ajoute ce constat : plusieurs secteurs d’activité — la santé, l’enseignement, l’hôtellerie et la restauration — souffrent d’un manque de main-d’œuvre. Des milliers d’emplois, souvent qualifiés, seraient à pourvoir. Enfin, il y a l’idée d’un revenu de base inconditionnel (RBI) qui refait surface. Un comité d’initiative, regroupant des membres jeunes, s’est constitué pour élaborer un nouveau texte, qui assurerait un revenu minimal, pour tous les Suisses, qu’ils travaillent ou pas. 

 

Les jeunes auraient-ils un problème avec le travail ? C’est la question que beaucoup de grands-parents se posent. D’ailleurs, certains y répondent par l’affirmative. Et, inquiets, pronostiquent carrément, faute de cotisations sociales suffisantes, de sombres lendemains : un système de financement des retraites qui prendra tellement l’eau, que c’en sera fini de l’AVS ! Pas si vite. Reprenons depuis le début. 

 

Des jeunes démotivés? 

Les moins de 30 ans n’auraient-ils plus envie d’investir le travail ? La réponse est clairement non. Plusieurs enquêtes, certaines menées au niveau européen, démontrent que les jeunes appréhendent la « valeur » travail comme leurs aînés : ils savent que c’est par le travail qu’ils trouveront une place dans la société, que c’est par le travail qu’ils accéderont à des droits sociaux étendus et perpétueront le régime des retraites et que c’est par le travail qu’ils seront reconnus. 

 

« Cependant, ces enquêtes mettent en évidence que les moins de 30 ans sont moins « matérialistes » que les autres tranches d’âge, souligne Patricia Vendramin, directrice de recherches à la Fondation Travail-Université de Namur et autrice de nombreuses publications sur le rapport au travail des générations*. « Ils sont certes attachés à la dimension instrumentale du travail, c’est-à-dire au salaire et à la sécurité d’emploi, mais ils sont moins nombreux à déclarer que « le travail est juste un moyen de gagner sa vie »; ils sont plus attachés que leurs aînés aux dimensions relationnelles et expressives du travail (possibilités de s’épanouir et de s’exprimer dans son activité professionnelle) et aussi à son utilité pour la société. » 

 

Le parcours de Julie, 31 ans traduit parfaitement cette analyse sociologique. Après un apprentissage dans la vente, la jeune femme a rejoint une grande enseigne de parfumerie en contrat à durée indéterminée. « Nos managers n’avaient qu’une expression à la bouche : faire du chiffre. Pour y arriver, on nous demandait d’investir notre maquillage et de forcer nos sourires. La crise du Covid, qui m’a mise au chômage technique pendant quelques semaines, m’a permis de prendre du recul et de réfléchir au sens de ma vie. Quand les magasins non essentiels ont rouvert, je n’ai plus eu envie de reprendre ce boulot. La rencontre avec une voisine de 92 ans, m’a fait devenir auxiliaire de vie, la sienne, puis celle d’autres personnes âgées. Une révélation! J’adore ce travail, tellement il me fait me sentir utile. Les gens m’attendent comme si j’étais un soleil et me remercient quand je pars. J’ai l’impression d’avoir retrouvé ma condition d’humaine. Je serais parfaitement heureuse si j’étais mieux rémunérée et si mon fiancé n’avait pas honte de mon nouveau métier. Il me trouve peu ambitieuse, pourtant mes ambitions pour l’être humain fragile sont immenses. »  

 

« J’adore ce travail tellement il me fait me sentir utile »

 

Ce ne sont pas des valeurs humanistes, mais des valeurs écologiques qui ont donné envie à Thibault, 28 ans, de démissionner de l’entreprise agro-alimentaire où il était responsable des relations de communication sur les réseaux sociaux. « L’entreprise communique sur son engagement dans la reforestation et, dans le même temps, elle fait venir de l’autre bout du monde des matières premières qu’elle pourrait très bien acheter en Suisse. Bonjour l’empreinte carbone ! Cette hypocrisie me dégoûte et je n’ai pas envie de participer à la cautionner. » Et voilà Thibault, bac + 5, sans travail et sans projet immédiat, sinon celui de rejoindre une association qui milite en faveur du climat. « Je vais peut-être devoir quitter mon appartement si je ne gagne pas de sous d’ici à deux mois, mais, au moins, je suis en accord avec moi-même. » 

 

Ou du travail pas motivant?

Refuser des logiques économiques jugées suicidaires pour l’environnement et s’en dégager, même au risque d’être confronté au chômage, n’est pas exceptionnel chez les moins de 30 ans. Les jeunes issus des grandes écoles d’ingénieurs ou de commerce seraient, selon la journaliste Marine Miller, autrice d’une enquête publiée au Seuil, nombreux à se détourner des postes auxquels leurs prestigieux diplômes les destinent. Conscients des défis écologiques à venir, ils n’acceptent pas de mettre leur intelligence et leurs compétences au service de stratégies entrepreneuriales toxiques pour l’environnement. La révolte (aussi titre du livre) des jeunes élites gronderait. 

 

Flora Ghebali grogne déjà. La jeune (27 ans) entrepreneure, créatrice d’une agence d’innovations écologiques et sociales, vient de publier un manifeste Ma génération va changer le monde (L’aube) dans lequel elle fustige le néocapitalisme sans foi ni loi, ni aucun sens du bien commun. « D’ici à 2030, de nouveaux leaders auront émergé au sein des entreprises qui sauront conjuguer l’imagination et le business. Ils calculeront les conséquences éthiques, sociales et morales de leurs actions. » Prophétique Flora ?   

En tout cas, cette contestation, encore discrète, révèle une tendance nouvelle : le désengagement vis-à-vis de son travail ne concerne plus seulement ceux qui font des boulots non qualifiés. Egalement les diplômés. Et comme les diplômés sont plus nombreux…« Je ne vois pas le lien entre mon CV et le travail que j’effectue », soupire Aline, 26 ans, webmarketeuse (métier qui mixe les nouvelles technologies et le marketing). « Je passe mon temps à faire et à défaire ce que je mets en place parce que les chefs ne sont pas d’accord entre eux, à gérer des egos, à tenter de ne pas me laisser happer par la mauvaise ambiance dû à un management contre-productif… Je perds complètement de vue la finalité de mon travail, qui devient inintéressant. C’est épuisant psychologiquement et je n’envisage pas faire de vieux os dans cette boîte. » 

 

En résumé : si les jeunes rechignent à s’investir dans leur vie professionnelle, c’est parce que le monde du travail ne les séduit pas. Et ce ne sont pas quelques tables de ping-pong, des distributeurs de boissons gratuites, des poufs couleur fluo que les entreprises qui aimeraient draguer des jeunes installent ici et là, qui suffiront à le rendre désirable. Personne n’est dupe des tentatives de cache-misère. Difficile en effet de ne pas entendre les récits de souffrance au travail qui émanent de partout et de tous les milieux socio-professionnels. En 2010, une étude sur les conditions de travail menée par la Fondation de Dublin (l’agence européenne spécialisée dans l’étude des conditions de travail en Europe) dressait un sombre bilan : 35 % des salariés européens déclaraient souffrir d’une fatigue générale. 59 % déploraient travailler à des rythmes très élevés et 62 % dans des délais très serrés pendant au moins un quart du temps. 40 % seulement affirmaient pouvoir influencer les décisions importantes pour leur travail. 31 % estimaient que leur qualification leur permettrait d’effectuer un travail plus exigeant. Seuls 25 % se disaient très satisfaits de leurs conditions de travail. Sachant que cette étude a onze ans et que le néolibéralisme a accru la pression sur la rentabilité des entreprises avec les conséquences que l’on connaît pour l’ambiance au travail et les répercussions sur le moral des troupes, on peut imaginer que ces chiffres sont un pâle reflet de la réalité de 2021.

 

 

Non au travail qui n’a pas de sens! 

« La perte de sens et de valeurs amène de plus en plus de jeunes à préférer l’insécurité ou la précarité dans un emploi qui a du sens plutôt que la stabilité dans un travail qui n’en a pas », remarque Patricia Vendramin. Une tendance qui s’accentue du fait qu’un CDI n’est pas forcément synonyme de stabilité. Ce ne sont pas les « seniors » placardisés dès 50 ans, malgré un niveau de compétences élévé, enrichis par leurs expériences ou remerciés dès 55, malgré leur trente ans de maison et de fidélité à une culture d’entreprise, qui diront le contraire !

 

Selon une étude émanant de l’Institut français de recherches économiques et sociales (IRES ), le contexte de chômage de masse et l’installation dans la durée de politiques prétendant le combattre — contrats plus courts, statuts moins protecteurs, départs en retraite précoces — ont produit une forme de déclassement du travail en tant que valeur. « L’incertitude est devenue une norme précocement intériorisée par les jeunes travailleurs », relève Julie Bene, coautrice de l’étude. Incertitude qui influence, c’est évident, la manière d’envisager le travail : pourquoi tout lui sacrifier comme ses grands-parents ou parents naguère, alors qu’on en retire si peu de reconnaissance ? Incertitude qui influence aussi la manière d’aborder son emploi. « Les jeunes travailleurs ont assimilé la notion du court terme », reconnaît Patricia Vendramin. « Ils savent qu’ils devront dessiner eux-mêmes leur trajectoire professionnelle : travailler trente-cinq ans dans la même entreprise, c’est fini. Dès lors, ils n’ont pas la même loyauté envers l’employeur. » 

 

Pour rester vraiment maîtres de leur vie et de leur temps, pour se garantir un travail varié et créatif, dont ils comprennent le sens, de plus en plus de jeunes envisagent de se mettre à leur compte, en prenant un statut d’indépendant. Contestation du modèle salarial hérité par leurs aînés ? « Il ne faut pas y voir un goût générationnel », remarque Valérie Boillat, responsable de formation chez Movendo, l’Institut de formation des syndicats. « Cette tentation de l’auto-entrepreunariat me paraît être surtout le révélateur de conditions de travail qui se sont dégradées, ces dernières années. » D’autres jeunes retournent la flexibilité, si souvent imposée par les employeurs, à leur avantage. C’est le cas de Steve, 28 ans. « Diplômé en soins infirmiers depuis un an, j’exerce mon métier en intérimaire. Durant ma formation, j’ai rencontré beaucoup d’infirmiers qui en avaient marre de leur job à cause de la mauvaise organisation dans leur service. Les changements de dernière minute dans la planification des horaires rendent leur vie sociale et familiale difficile. Moi, je n’ai pas envie de sacrifier mon existence à mon travail, alors j’accepte les missions en fonction d’un emploi du temps qui me permet de respecter ma vie personnelle. »

 

 

Le travail lucratif n’est qu’un aspect de l’existence.  

Déçus, désabusés, conscients du danger qu’il y aurait à trop donner à son travail, les moins de 30 ans ont développé une vision polycentrique de l’existence, comme disent les sociologues. C’est-à-dire qu’ils investissent d’autres dimensions de la vie : la famille, les amis, l’engagement associatif. Marcel Aguet, président de l’association Innovage, en contact avec des jeunes dont il accompagne l’orientation professionnelle ou les premiers pas dans le monde professionnel, le constate régulièrement. « Les jeunes n’ont pas envie d’être corvéables à merci pour leur entreprise, surtout s’ils ne trouvent pas de sens dans leur travail. Les temps partiels les tentent beaucoup. Mais pas seulement pour avoir du temps pour voyager, voir des amis et s’occuper de leurs enfants. Aussi pour s’engager bénévolement dans une association et ainsi remettre du sens dans leur vie. » Preuve, s’il en est besoin, que les jeunes ne sont pas si désinvoltes.

 

Alors ? Et si, plutôt que se sentir désavoués par les moins de trente ans qui abordent le monde du travail avec de nouvelles aspirations, leurs aînés leur transmettaient leur expérience de « travailleur » ? Le plaisir de la première paie, l’autonomie financière et la liberté qui en découle, la fierté de l’engagement au long cours dans une entreprise où l’on se sent bien, la lutte collective pour de meilleurs conditions de travail ? « Beaucoup de conquêtes sociales sont le fruit du militantisme syndical, mais combien de jeunes le savent ? Je suis effarée par l’ignorance générale de cette histoire-là! Il n’y a pas de transmissions », regrette Valérie Boillat. Source de discorde entre les générations, le rapport au travail ? Et si c’était le contraire ? L’occasion de rapprochements autour d’échanges intergénérationnels riches et importants? 

 

 

Véronique Châtel

 

 

 

* Pour un monde du travail ouvert à la jeunesse, Patricia Vendramin, Presses de Sciences Po, 2020

* Réinventer le travail, Dominique Méda, Patricia Vendramin, PUF, 2013

* L’avenir du travail,  Dominique Méda, Institut Diderot, 2013  

* Innovage.ch 

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