La Suisse a eu son Mai 68

Défilé sur le Grand-Pont, à Lausanne, en plein mai 68. © Anonyme. coll. Musée historique de Lausanne

Les Suisses, eux aussi, ont participé à la mobilisation mondiale. Images.

«Sous les pavés, la plage», «Il est interdit d’interdire», « Ne perdez pas votre vie à la gagner»: autant de slogans nés sur les murs de Paris en 68 et restés à tout jamais enracinés dans la mémoire collective, comme l’incarnation même de la subversion démocratique.

C’était il y a cinquante ans déjà: jamais la contestation de l’autorité, par la jeunesse et l’aspiration à la liberté individuelle n’avaient été si fortes. Paris, bien sûr, mais aussi la Tchécoslovaquie, le Mexique, les Etats-Unis et, pris dans la mouvance mondiale, la Suisse.

 

Que s’est-il passé dans notre pays cette année-là? Les étudiants ont-ils emboîté les pas aux Parisiens? «Il y a eu des moments critiques et des conflits en Suisse aussi, comme à Genève ou Zurich, explique le professeur d’histoire contemporaine et auteur de Les années 68 Damir Skenderovic*, qui enseigne à Fribourg. Mais le mouvement s’est prolongé dans les années qui ont suivi, avec l’éclosion de groupes politiques, de mobilisations culturelles ou sociales d’ampleur. » Pour générations, il commente ces exceptionnelles images d’archives qui nous replongent dans un tourbillon et une révolte que la Suisse n’avait jamais connu, jusqu’alors, au XXe siècle.

 

LAUSANNE

« UNE VRAIE SOLIDARITÉ »

«Il y a eu très vite, à Lausanne, une solidarité avec les étudiants de Paris, explique Damir Skenderovic, comme
le montrent les slogans que l’on voit sur ces images. On voulait davantage de droits, des changements sociaux importants : une revendication notamment des étudiants trotskistes. En voyant les pho-tos de la répression à Paris,la direction de l’Université, a du reste très vite réagi en proposant une journée ouverte pour discuter démocratisation et collaboration.

En 68, mais aussi plus tard, en 71, l’action s’est alors concentrée autour du cinéma : 400 personnes se sont ainsi réunies en novembre à l’occasion de l’interdiction d’un lm nord- vietnamien ! Il y a eu d’autres protestations contre la projection d’un film américain guerrier au Vietnam, notamment dans un cinéma de la ville.

Si la situation n’équivalait pas la mobilisation à Zurich ou à Genève, un vrai mouvement actif de contestation est ainsi né, le Comité Action Cinéma, in uencé par Paris. A l’instar de Godard, en 71, on voyait le cinéma jouer un rôle prépondérant pour changer la société et la politique. »

 

GENEVE

« Plus de 2000 manifestants »

Damir Skenderovic  :« Il y a eu deux grands volets à Genève. Au printemps 68, le Conseil d’Etat a adopté une nouvelle loi sur la démocratisation des études qui octroyait toutefois moins de bourses aux étudiants. Une grosse mobilisation a ainsi perturbé le Dies Academicus et s’est poursuivie avec diverses interventions à l’Uni.

Par ailleurs, comme on le voit sur ces images, a aussi eu lieu une protestation massive hors de l’Université, lors des Journées genevoises de la défense nationale. L’armée jouait un rôle important dans la société suisse et c’est contre elle que les étudiants se sont élevés.

Des groupes avaient déjà émis des critiques contre la guerre d’Algérie depuis le début des années 60 et militaient en faveur du pacifisme. Lors de cette journée, plus de 2000 personnes se sont réunies pour protester. Grosse mobilisation, il y a eu des arrestations et des étudiants ont comparu devant un tribunal. Mais il faut garder les proportions. Les mobilisations lors de l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie en août 1968 ont attiré beaucoup plus de monde, 10 000 à Zurich et Winterthour, 3000 à Soleure, 1000 à Herisau. »

 

BERNE

« Contre la guerre du Vietnam »

Damir Skenderovic : « A Berne, comme dans d’autres villes, la thématique de la lutte contre la guerre du Vietnam a été très présente. La télévision, qui montait en puissance, faisait circuler des images des atrocités. Du coup, on a vu des drapeaux du Viet Cong accrochés aux cathédrales du pays ! En automne 69, des étudiants ont protesté contre la venue en Suisse d’un général américain responsable des troupes au Vietnam. 

L’image du sit-in en est un exemple, avec des revendications liées aussi à l’anti-impérialisme, à l'anticolonialisme et la démocratisation. Ce type d’action — rester assis dans la rue — est un genre de protestation venu tout droit des USA, utilisé depuis les années 50 lors des manifestations pour les droits civils. L’image est forte et a su créer une véritable politisation de la rue.

Parallèlement, Berne a aussi été le témoin de fortes mobilisations, avec une radicalisation politique qui s’est cristallisée autour du Forum Politicum. Les milieux culturels également étaient très investis, avec la participation d'intellectuels critiques. On a débattu de l’université et de l’accessibilité du savoir en dehors du cadre strict académique. »

 

ZURICH

« A coups de matraques »

Damir Skenderovic : « A Zurich, l’émeute violente dite du Globus a été très médiatisée et marque un moment important dans les années 68 même si, depuis, on sait que de nombreuses petites villes ont aussi été le théâtre de mobilisation. Fin mai, donc, il y avait eu de violentes  échauffourées avec la police, lors du concert au Hallenstadium de Jimi Hendrix. Des tracs qui revendiquaient des changements sociaux y avaient été distribués.

Un mois plus tard, lors de la manifestation, la police y a été très fort et est intervenue à coup de matraques. Face aux 2000 manifestants, la police a si violemment réagi que des témoins ont raconté que des manifestants avaient été violemment battus.

A Genève, la police avait réagi différemment : elle était encore traumatisée par la fusillade de 1932 contre des manifestants. Les journaux zurichois ont réagi, certains appelant du reste à condamner les manifestants. Il y a eu peu après une désescalade, des intellectuels ont demandé, peu après, un dialogue entre les manifestants et les autorités.

Assez vite, l’échange a été possible et une discussion de sept jours a même été mise sur pied, une action soutenue notamment par l’écrivain Max Frisch.

Cela a débouché sur l’utilisation de nouvelles formes d’action, à l’instar de ce policier mis en cage devant le public (ci-contre), présenté lui aussi comme instrument du système.

Ce type d’action symbolique s’est poursuivi et est resté dans la mémoire iconographique de 68. Cela montre bien que la Suisse a été intégrée au mouvement global de 68. Comme les USA, les sit-in ont alors fait partie du quotidien révolutionnaire, avec des revendications transnationales. »

 

FRIBOURG

« Un mouvement précurseur »

Damir Skenderovic : « En 65, déjà, cette petite Université qui regroupait plus de 2500 étudiants avait réuni plus de 2000 manifestants … En avril 68, il y a eu une mobilisation contre les hausses des taxes, qui a alors rassemblé plus de 1500 personnes, lesquelles ont alors voté le boycott des inscriptions. Avant mai — et avant Zurich — c’était donc un mouvement précurseur, qui se mobilisait pour la démocratisation de l'Université. Plus tard, cela s’est calmé, le rectorat s’est même rallié aux étudiants contre le pouvoir politique ! On voit ces images des objecteurs de conscience : il faut dire que l’armée était alors au centre de la société suisse et très répressive avec ceux qui, pacifistes, ne voulait pas la faire. Dès 69, Fribourg est elle aussi, passée du côté des revendications globales qui sortaient du cadre strict, de l’Université. » 

B.W.

*Les années 68, Damir Skenderovic, Christian Späti, Ed. Antipodes & SHSR.


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