Bertille Laguet croit dur comme fer à la fête des vignerons

Un beau jour, à Chexbres (VD), le ferronnier d’art Philippe Naegele a vu débarquer une jeune diplômée en design industriel. La jeune femme n’a pas tardé à convaincre l’artisan de l’embaucher. La Fête de 2019 leur devra ses plus beaux ornements en métal.

« Je préfère « forgeronne ». « Ferronnière », c’est comme si j’étais une balustrade. » Pour souhaiter la bienvenue, Bertille Laguet tend l’avant-bras. Ses mains sont noires de charbon et sa peau paillettée d’éclats métalliques. Détentrice d’un bachelor en design industriel de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne, obtenu en 2012, du Prix suisse de design 2017 et de la bourse culturelle Leenaards 2018, cette Française du Jura aime la précision : « Je suis forgeronne designer. »

A l’heure où Bertille Laguet s’attaque à la fabrication des armes des Cent-Suisses de la Fête des Vignerons 2019, entre autres pièces d’ornement, ce titre ronflant est aussi une forme de reconnaissance directe à celui qui lui transmet actuellement son métier : Philippe Naegele, ferronnier d’art à La Forge de Chexbres (VD) depuis quarante cinq ans.
Avec ce créateur de pièces uniques, du dessin à la réalisation finale, son élève se familiarise avec un métier en voie de disparition. Le CFC de forgeron n’existe plus depuis belle lurette. Qu’à cela ne tienne, entre gens de passion, le métier se transmet toujours, et cette fête est une occasion en or d’apprendre à en maîtriser tous les aspects. « Pour certaines pièces, comme les couronnes, nous avons dû créer notre outillage et inventer des méthodes de travail », explique Bertille.
Avant de rencontrer son amoureux, un Boéland (citoyen de La Tour-de-Peilz), et de fréquenter les Chats (citoyens de Chexbres), cette jeune femme née à Dole (F) n’avait jamais entendu parler de cette fête qui se tient à Vevey tous les quarts de siècle : « J’ai compris que c’était un grand rassemblement d’intégration, avec une énergie incroyable. Quand j’en parle à mes amis qui vivent à Lausanne, je ne crois pas qu’ils saisissent cette effervescence. »
Philippe Naegele, quant à lui, connaît très bien le monde des vignerons et de leur fête. Son métier, transmis par son père a longtemps été lié aux métiers de la vigne : « Avant l’ère de la mécanisation du travail viticole, les vignerons venaient nous apporter leurs outils à fabriquer et à réparer. »

Aussi, à l’occasion des dernières fêtes, était-ce tout naturel pourLa Forge de Chexbres de contribuer à la réussite de l’événement. En 1977, les Naegele fabriquèrent des fossoirs pour les paysans de l’été. En 1999, Philippe Naegele endosse même le costume des Cent-Suisses dont il est l’armurier officiel. Et c’est lui qui réalisa, alors, les hallebardes et les fameuses épées à deux mains, avec tire-bouchon et verre à vin blanc incorporés dans le pommeau. Autant de pièces qui ont fini accrochées dans des carnotzets de la région et qu’on exhibe à chaque bonne occasion.

 

Tradition à réinventer

Toute une tradition qu’il s’agit aujourd’hui de réinventer, dans un élan créatif qui enthousiasme Bertille Laguet. Et de nous présenter, non sans fierté, le modèle de l’hallebarde 2019, avec sa croix suisse ajourée, les rapières pour officiers et les sabres pour soldats, gainés de cuir véritable. « Nous travaillons en collaboration avec Daniel Dupuis, le sellier de Chexbres. »

La crosse de l’Abbé-Président fait l’objet d’une attention toute particulière. « Une réalisation qui tient autant de la ferronnerie que de la bijouterie », affirment en chœur maître et élève. Lorsque Giovanna Buzzi, la costumière de la fête, débarque à La Forge avec ses dessins de couronnes, Bertille vient à bout des premières hésitations du ferronnier. « Nous dialoguons avec elle, affirme la forgeronne. Elle écoute nos conseils, comme lorsque Philippe a fait changer la décoration de feuilles avec un modèle ornemental reproduisant celles du chasselas. »

Giovanna Buzzi a trouvé en ce duo hors du commun deux précieux alliés en lesquels elle peut avoir toute confiance. « Les couronnes, c’est de la vraie dentelle, sourit Philippe. Cela sort de notre métier premier. Mais Bertille a su me convaincre et j’ai dit O. K., on prend ! »

Créer son propre outillage

Pour réaliser au mieux les ornements de ces bijoux qui seront portés par les vignerons récompensés, les deux artisans ont alors fouillé leurs grimoires. Ils ont retrouvé une recette de 1840, pour créer une sorte de ciment de sertissage afin d’emboutir les grappes. « On est proche du secret de compagnonnage », glisse Bertille en désignant une série de poinçons élaborés à la seule fin de créer chaque grain de raisin.

La forgeronne de la fête aime à rappeler que Philippe Naegele a cette « capacité d’accepter du travail au-delà des commandes habituelles ». Un investissement en temps et en créativité qui a carrément conduit, ces deux-là, à endosser un rôle et un costume de forgeron, taillé sur mesure pour le tableau de la Saint-Martin. Et ce n’est pas tout : « Bertille sera aussi effeuilleuse ! La seule participante de 2019 à cumuler deux rôles ? » s’amuse son patron.

Dans La Forge de Chexbres, le feu ronronne en permanence et le chant du marteau sur le métal rythme le passage du temps consacré à l’ouvrage. « Durant la fête, nous assurerons aussi une présence à La Forge, rappelle Philippe Naegele. Nous aurons des visites à l’atelier, et ce sera une occasion de faire notre publicité.» Une manière honorable de s’y retrouver après tant d’heures dévolues à cette collaboration hors norme avec la Confrérie des Vignerons.

 

 

1. Bertille Laguet et Philippe Naegele travaillent sur 2. l'épée à deux mains, 3. avec le tire-bouchon et le verre à vin blanc en étain incorporés dans le pommeau.

 

Une succession à l’horizon

Pour Bertille Laguet, l’ouverture de La Forge durant la fête devrait aussi manifester la transition qui commence à s’opérer en ce lieu. Oui, car c’est bien elle qui reprendra cet endroit magique où elle mit la première fois le pied, le 15 novembre 2015. « C’était à l’heure de l’apéro du mardi, un rendez-vous hebdomadaire qui réunit les artisans du village. J’ai toujours eu la fascination du feu, mais je ne m’étais pas imaginée forgeronne. Et, quand je suis rentrée ici, j’ai aussitôt senti qu’il s’y trouvait une âme particulière. J’ai été séduite. » Restait pour cette fille de propriétaire de fonderie à convaincre le ferronnier de Chexbres qui a vu son carnet de commandes se transformer au fil des ans.

La jeune Ecalienne a eu raison de la prudence du maître ferronnier. Mieux, un rapport de confiance s’est établi entre eux. Avec, pour horizon, la reprise de cet établissement qui mise de moins en moins sur le gros ouvrage, certes indispensable, mais sur des réalisations plus artistiques et originales. « Moins de boulot, mais plus gratifiant, somme toute », résume le futur retraité, Philippe Naegele. La succession se fera en douceur. En attendant, la forgeronne et le ferronnier n’ont pas le temps de souffler. La prochaine fête leur devra la part du fer et du feu.

 

Nicolas Verdan

Photos : Corinne Cuendet


EN SAVOIR PLUS

Fête des Vignerons, du 18 juillet au 11 août 2019 
www.fetedesvignerons.ch

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