Énergie en Suisse - Y a de l’électricité dans l’air !

 Charles Sigel Thonon possède chez lui, un poste de radio semblable à celui qui trônait dans le salon familial dans les années 50. ©Yves Leresche/DR

A l’heure du « tout électrique », la menace toujours plus sérieuse d’une grande panne interroge notre dépendance à la Fée électricité. Le déclic avec quatre personnes nées entre 1934 et 1950 branchées sur des souvenirs anciens d’objets électriques d’usage courant.

Et si la Suisse venait à manquer de courant ? Déjà qu’on nous promet une flambée des prix de l’électricité dès l’an prochain, comme c’est déjà la cas chez nos voisins européens. Pour Berne, le risque d’une panne d’approvisionnement est bien réel. En octobre dernier, la Confédération a fait savoir que les besoins suisses en électricité pourraient ne plus être satisfaits d’ici à 2025. Une menace qui rappelle les discours alarmistes des années 70, quand il s’agissait de convaincre l’opinion publique de la nécessité de construire de nouvelles centrales nucléaires. 

Or, les temps ont changé et il faut se rendre à l’évidence : si la Fée électricité (du nom d’un tableau de Raoul Duffy exposé à Paris en 1937) a des velléités absentéistes, elle a quelques excuses. Premièrement, parce que bon nombre d’anciennes centrales sont en voie d’être démantelées, en Suisse et ailleurs. Deuxièmement, en raison de la consommation d’électricité qui aura tendance à augmenter, notamment en raison de nouvelles technologies, comme les pompes à chaleur ou la mobilité électrique. Troisièmement, parce que, face au défi, la production d’électricité à base d’énergies renouvelables ne sera pas suffisante, même si la Suisse dispose de quelques avantages avec sa force hydraulique. 

Faut-il dès lors se préparer à réduire drastiquement notre consommation de courant ? Déjà que la Suisse s’est fixé des objectifs de neutralité climatique (le « zéro émission nette » à l’horizon 2050), ne manquerait plus que le « tout électrique » ait déjà du plomb dans l’aile. Conduits, si nous le voulons bien, à interroger notre rapport à l’électricité, regardons un peu en arrière. En 1950, la consommation annuelle d’électricité par habitant se montait à 2100 kWh. En 2020, elle atteint 6500 kWh. Ces valeurs ne vous disent rien ? Prenons l’exemple d’une bouilloire, d’une puissance de 2000 W, qui fonctionne pendant trois minutes. Durant ce laps de temps, elle consomme 0,1 kWh. Autre exemple, correspondant à la voiture neuve la plus vendue en Suisse l’an passé : une Tesla Modèle S, consomme entre 18,1 et 21,5 kWh/100 km. 

Au rang des plus gros consommateurs d’électricité au monde, les ménages suisses représentent près d’un tiers de la demande globale de courant.  Avec quatre personnes, nées entre 1934 et 1950, nous nous sommes penchés sur l’évolution électroménagère, intimement liée à leur histoire personnelle. En évoquant pour générations une radio, une cuisinière, une machine à écrire ou une télévision, un appareil en appelant un autre, ces témoins redessinent d’un trait sensible et nuancé cette courbe ascendante de notre dépendance à l’électricité, symbole de progrès et de modernité. Autant de prises directes avec les secousses de nouveaux défis énergétiques.  

 

 


Charles Sigel Thonon, né en 1950. Il possède chez lui, à Thonon, un poste de radio semblable à celui qui trônait dans le salon familial dans les années 50.Les fréquences des radios avec les noms des villes du monde fascinaient les jeunes auditeurs. 

« Ces appareils électriques ont représenté un progrès »

Homme de grande culture et de radio (plus de vingt-cinq ans de rencontres et d’entretiens autour de la musique sur Espace 2), Charles Sigel se souvient de son père, fumant la pipe, installé dans son fauteuil club, écoutant les nouvelles à la radio pendant la guerre d’Algérie : « La voix curieuse de Geneviève Tabouis, une vieille journaliste qui racontait la géopolitique de l’époque. » Le poste était posé sur un petit meuble aux pieds Louis XV, dans le salon de l’appartement des Sigel, au cœur de Thonon, dans le pâté même de maisons où le producteur et portraitiste d’artistes vit aujourd’hui. « Je tripotais les chaînes, j’étais fasciné par l’œil magique (vert clair quand on avait trouvé l’accord, vert foncé quand c’était mal réglé). On était loin de la modulation de fréquence. Ici, à Thonon, on captait très mal Radio Luxembourg et Europe 1 sur les ondes longues. » Pour écouter Zappy Max, il fallait compter avec des parasites.

Enfant, Charles Sigel avait reçu une boîte de jeu scientifique : « Le jeune Radio » fabriqué par la firme GéGé : « La radio, c’est d’abord une invention d’ingénieurs. » Charles Sigel a vu arriver dans le foyer familial tous ces appareils électriques qui « représentent, objectivement, un progrès ». Il se souvient de l’essoreuse à manivelle de la machine à laver Thomson-Gyratomic : « Je la faisais tourner — je devais avoir 8 ou 9 ans et ça faisait partie des petites tâches qu’on me confiait, comme descendre « au charbon », remplacée assez vite par une essoreuse électrique qu’on commandait au pied par une espèce de poire en caoutchouc noir… » 

L’écologie ? Le climat ? Sensible aux défis qui nous attendent, Charles Sigel doute de la capacité des gens à renoncer à leur confort : « On tire la sonnette d’alarme. Mais que fait-on ? Rien. Ou des bricoles. Tout le monde veut faire des économies d’énergie, mais personne ne consent 
à faire des sacrifices. » Et de plaisanter : « Quinze jours à l’eau froide, à la rivière, libérés de la radio… Allez ! Six mois, si l’on est héroïque, au fin fond d’une île grecque, à boire le lait de ses chèvres. Et au retour, on tape son récit sur un ordinateur. » N’empêche, affirme-t-il : « Je suis d’une génération où l’on éteint la lumière quand on sort d’une pièce. »

 

 

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Murielle Joye-Patri, Genève, née en 1942, conserve chez elle à Genève une machine à écrire électrique du type de celle sur laquelle elle travaillait avant de passer à l’ordinateur.

« Le souvenir de Tchernobyl est bien présent »

 

Pour Murielle Joye-Patri, habituée à « taper à l’aveugle, le passage à l’ordinateur aura été une vraie révolution : « Fini les passages à la ligne, plus de besoin de mettre en place une page… » Aujourd’hui, équipée d’un iMac, elle aura connu également le passage à la machine à écrire électrique, du type de cette relique que lui a confiée une amie qui cherche à se séparer de cette merveille technologique aujourd’hui dépassée. Née dans un monde électrifié, Murielle Joye-Patri aura vécu en direct le formidable essor des appareils électroménagers et de l’informatique. Après avoir travaillé dans l’Administration fédérale et élevé ses enfants, cette Genevoise s’est engagée dans des mouvements féminins. Elle fut trésorière des Unions chrétiennes féminines mondiales et secrétaire générale de la Fédération internationale des femmes diplômées des universités.

Dans son enfance, Murielle Joye-Patri a connu une grand-mère née au XIXe siècle : « Au début des années 50, elle avait fait un concours en envoyant une photo de sa petite fille, ravissant bébé, à Nestlé. Elle a gagné le premier prix : une machine à laver le linge. Elle a dit lui préférer un frigo. Il déménageait avec elle quand elle se rendait dans sa résidence d’été à la campagne. »  Murielle Joye-Patri a bien conscience des enjeux climatiques. « Je me méfie toutefois du tout électrique, car on remplace une énergie par une autre. On commence à dire qu’il faut réactiver le nucléaire, parce que c’est plus propre. Mais on lègue à nos enfants des déchets pour des milliers d’années. » Le souvenir de Tchernobyl est bien présent : « Un choc. C’est là que je me suis dit que le climat et l’écologie dépassent les partis et les frontières. » 

Si, aujourd’hui, elle utilise une balance de cuisine et un pèse-personnes mécaniques, c’est avant tout pour ne plus avoir à changer tout le temps de batterie. En 1989, Murielle Joye-Patri était l’une des premières à circuler en voiture électrique à Genève. « Notre garagiste était écolo. Il avait convaincu mon mari d’acheter une espèce de cigare sur roues à une place, allant à une allure d’escargot. J’avais beaucoup de succès en ville, mais ce modèle n’était pas très pratique. » 

 

 

Annette Leresche, Aubonne,née en 1934, devant la télévision qu’elle aime regarder dans son salon à Aubonne. Sa première expérience télévisuelle remonte au début des années 50. 

« Sans électricité, il n’y aurait pas d’informatique »

C’est le début des années 50, en ville de Nyon (VD). Au sortir de l’adolescence, Annette Leresche découvre la télévision les mercredis après-midi chez son amie Michèle. « Ma propre famille ne songeait même pas en acquérir une. Les parents de Michèle étaient du genre avant-gardiste, en tout cas sur le plan de l’électroménager, aussi de par la position du père de famille qui assurait la direction d’une compagnie ferroviaire et de la manufacture de production de faïence. » Avant la télévision, Annette Leresche économisera pour s’acheter un lave-linge en 1959. Dix ans plus tard, le 20 juillet 1969, l’homme fait un premier pas sur la Lune.

Plus de 500 millions de Terriens suivent l’événement en direct, grâce à un dispositif exceptionnel de diffusion déployé par la NASA et les chaînes de télévision. Annette Leresche, elle, fait du camping à Saint-Jean-de-Monts (F) avec son mari et leurs trois enfants. A leur retour en Suisse, des amis morgiens invitent chez eux les Leresche pour qu’ils assistent à l’alunissage en rediffusion. Cette fois, le virus prend. Les Leresche commencent par louer un poste. Puis ils se décident d’acquérir un modèle de taille réduite, transportable dans leur chalet de Vers-l’Eglise (VD). Annette Leresche se souvient de ces hivers neigeux, quand il fallait une luge pour monter la télévision. « Le matin, sur les pentes du Meilleret, on allait voir aux Championnats suisses Lise-Marie Morerod, la championne de ski d’Ormont-Dessus. L’après-midi, on découvrait les détails à la télévision. »

Annette Leresche estime que l’utilisation de l’électricité est capitale : « On lui doit les progrès informatiques. Cela dit, on a l’impression que la croissance améliore nos conditions. Mais je me demande si l’humanité est capable d’inverser cette courbe, synonyme d’accumulations de conforts. » Attentive aux énergies renouvelables, elle se souvient d’un champ d’éoliennes en Espagne, lors d’un voyage avec feu son mari : « Je me rappelle avoir alors pensé à Cervantès et son Don Quichotte luttant contre les moulins à vent. Un mythe, une fable ? En tout cas l’intuition d’un problème dont nous prenons aujourd’hui conscience. Pas facile ! »

 

 

Simon Fournier, Nendaz, né en 1942, dans la cuisine bien équipée de son chalet de Nendaz.
Lui qui connut l’arrivée des premières cuisines électriques dans la vallée dans les années 50. Une révolution pour cet enfant né dans un village qui se chauffait et cuisinait au feu de bois.

« Cessons de consommer à outrance »

Né à Saclentse, un hameau en altitude, à deux pas de Nendaz, Simon Fournier a vécu une enfance montagnarde et agricole, en autarcie : « La vie reprenait lentement après la guerre, avec un fort taux de chômage. La construction des routes permettait d’engager beaucoup de personnes. » Fait notable, aussi reculés fussent-ils, les villages de Nendaz et environs furent les premiers du Valais à avoir bénéficié de l’électricité. Et ce grâce à l’usine d’Aproz qui a permis, au début du siècle passé, d’apporter du confort dans les foyers. « En 1910, un industriel bâlois avait acheté une concession de captage d’eau sur la rivière la Printse. En échange, il offrait une lampe par ménage, installée en général à la cuisine, et l’éclairage public. »

Dans sa prime enfance, Simon Fournier a connu ces gros fourneaux à bois avec des bouilloires incorporées qui fournissaient l’eau chaude pour la journée et qui assuraient le chauffage du foyer. Jusqu’au jour où sont arrivées les premières cuisinières électriques : « Elles étaient équipées d’un tiroir sous les plaques, ce qui permettait de récupérer les liquides. Plus besoin de surveiller le lait ! » Bien avant le développement fulgurant de Nendaz et environs, la bricole était la règle : « Dans les maisons, les prises électriques manquaient. Lors de grands froids, on prenait des câbles qu’on repliait aux extrémités pour les crocher sur l’arrivée de courant sur la façade. C’est comme ça qu’on pouvait alimenter un radiateur. » 

Un souvenir de poste de radio monté depuis Aproz à dos de mulet émerge : « Ma tante institutrice voulait la radio. Les consignes de l’oncle de Simon Fournier étaient claires : « Tu écoutes les informations de midi. Le soir, tu écoutes les informations et la pièce policière. Je t’interdis d’écouter la radio en présence des enfants. » Simon Fournier est sensible aux enjeux climatiques, comme l’était sa femme : « Une écologiste dans l’âme. » D’avoir vécu le passage de la pauvreté à l’arrivée de « l’argent facile », et même à « l’argent tout court », permet d’avoir du recul : « Nous allons droit dans le mur si on continue à consommer à outrance, sans respecter la nature. »

 

 

Nicolas Verdan

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